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LA FRANCE NOMMÉE...[1]
LETTRE DU 7 DÉCEMBRE 1843
Jésus irrité contre la France
— « Mon
âme est dans un grand effroi de ce que Notre-Seigneur vient de me faire
entendre à l’oraison et Il m’a chargé de le transmettre à mes Supérieures sans
crainte de me tromper. Je vais le faire en toute simplicité.
Notre-Seigneur
ayant recueilli les puissances de mon âme dans son divin Cœur, m’a fait voir
combien Il était irrité contre la France, et qu’Il avait juré de s’en venger
dans sa colère si on ne faisait pas réparation d’honneur à son divin Père pour
tous les blasphèmes dont elle était coupable, me faisant entendre qu’Il ne
pouvait plus demeurer dans cette France qui, comme une vipère, déchirait les
entrailles de sa miséricorde, et qu’Il souffrait encore patiemment les mépris
qu’on Lui faisait à Lui-même, mais que les outrages faits à son divin Père
provoquaient son courroux; que la France avait sucé les mamelles de sa
miséricorde jusqu’au sang; c’est pourquoi sa miséricorde fera place à sa
justice qui débordera avec autant de fureur qu’elle aura plus attendu. Alors
toute saisie, j’ai dit :
— Mon
Seigneur, permettez-moi de vous demander: si on vous fait cette réparation que
vous désirez, pardonnerez-vous encore à la France ?
Il m’a
répondu :
— Je
lui pardonnerai encore une fois; mais remarquez bien: une fois. Et encore ce
péché de blasphème s’étend par toute la France et est public, il faut aussi que
cette réparation s’étende par toutes les villes de France et soit publique.
Malheur à celles qui ne feront pas cette réparation !
J’abandonne
toutes ces choses à votre sagesse, ma Révérende Mère. Je ne suis qu’une enfant
qui ne peut rien et n’a d’autre consolation que de s’en remettre à ses
supérieurs.» [2]
L’ASSOCIATION ROMAINE
« A cette époque, Notre-Seigneur voulut soulager
mon âme par une grande consolation: j’appris qu’il y avait à Rome une
association pour l’extirpation du blasphème. Et quelles furent mon admiration
et ma reconnaissance lorsque je lus sur la feuille imprimée à cet effet que le
souverain Pontife avait donné, en date du 8 août 1843, une bref par lequel il
permettait d’instituer de pieuses confréries! Oh! alors je ne doutai plus que l’œuvre dont j’étais chargée ne fût l’œuvre
de Dieu. Ce qui me touchait davantage, ce que j’admirais dans cette divine
Providence, était ce rapport frappant: le 8 du mois d’août 1843, le souverain
Pontife donnait son bref à Rome, et le 26 du même mois et de la même année,
Notre-Seigneur, en France, le lendemain de la fête de saint Louis, découvrait à
une pauvre petite novice carmélite, bien pauvre et bien misérable, cette grande
œuvre de la réparation des blasphèmes dont il voulait enrichir la France comme
d’un moyen de salut pour la dérober à sa justice irritée.
Plusieurs âmes pieuses commencèrent alors à
réciter les prières réparatrices; on répandit des feuilles d’association et on
tenta même de l’établir en France. » [3]
« J’avais ressenti un redoublement de dévotion
envers le saint Enfant-Jésus, et m’étant unie avec une de mes sœurs qui avait
aussi le même attrait, nous avions, pour l’honorer, formé le dessein de nous
consacrer spécialement à ce divin Enfant en ce jour de son Incarnation. Je fus chargée de composer l’acte projeté,
et je le fis aussi conforme que possible à l’acte de parfaite donation que
Notre-Seigneur semblait exiger. Je n’aurais pas voulu le faire sans permission,
mais, dans la crainte d’essuyer un refus, je ne la demandai point moi-même; je
priai cette sœur de demander à notre Révérende Mère, pour nous deux, la
permission de faire à Jésus la consécration désirée; notre bonne Mère nous le
permit. Alors je fus enchantée, croyant être parvenue à ma fin. Mais le saint
Enfant-Jésus n’aime point la fraude, et il ne reçut cet acte que selon
l’intention de ma supérieure, comme simple consécration. C’est pourquoi
il me dit qu’il me fallait de nouveau solliciter l’autorisation afin d’avoir un
très parfait consentement. J’allai donc faire la confession de ma faute à notre
Révérende Mère, et je lui dis ce que Notre-Seigneur m’avait fait entendre; elle
en parla à notre digne supérieur, et j’eus la grâce d’avoir leur assentiment.
Il y a
quelque chose de remarquable dans cette volonté expresse de Notre-Seigneur que
je lui fisse un parfait abandon de moi-même pour l’accomplissement de ses
desseins; car n’est-il pas le maître souverain de ses créatures ? N’est-il pas
libre de faire en elles et de leur personne tout ce qu’il veut ? Ensuite il a
exigé un parfait consentement de mes supérieurs avant de prendre cette parfaite
possession de mon âme. Ah! c’est qu’ils devaient eux-mêmes avoir une grande
part dans l’œuvre que ce divin Sauveur voulait édifier sur un si pauvre terrain;
je ne devais leur servir que d’un chétif instrument pour travailler à l’œuvre
de Dieu ; et, comme ils devaient éprouver bien des contradictions,
Notre-Seigneur respectait en quelque façon leur libre arbitre.
Je fis
cet acte le 25 décembre 1843, jour de la naissance du saint Enfant; je le remis
entre les mains de la très sainte Vierge, avant de commencer les matines de
Noël, la priant de l’offrir à Jésus naissant à minuit dans l’étable de
Béthléem.
ACTE D’UNE PARFAITE DONATION AU TRÈS SAINT ENFANT-JÉSUS, SELON L’ÉTENDUE DE
SA VOLONTÉ SUR MOI, POUR L’ACCOMPLISSEMENT DE SES DESSEINS À LA GLOIRE DU SAINT
NOM DE DIEU
« O
très Saint et très aimable Enfant-Jésus, le voilà donc arrivé ce jour que j’ai
tant désiré, où, sans crainte de manquer à l’obéissance, je peux en toute
liberté m’offrir toute à vous, selon l’étendue de votre puissance et de votre
volonté sur mon âme, pour l’accomplissement de vos desseins. Je suis bien
indigne, il est vrai, de vous faire cette offrande; mais, ô divin Enfant,
puisqu’il me semble que vous le désirez, veuillez purifier votre victime par
les larmes de votre sainte enfance et par votre précieux sang. Prosternée à vos
pieds devant la chèche, en cette nuit à jamais mémorable de votre auguste
naissance, oui, mon divin Époux, avec une pleine liberté je m’offre toute à
vous, par les mains bénies de Marie et de Joseph, sur l’autel enflammé de votre
Cœur plein d’amour, sous la protection des anges et des saints. Là je vous fais
l’entier abandon de moi-même pour l’accomplissement de vos desseins à la gloire
du Saint Nom de Dieu.
O divin
Enfant, qui avez dit à votre sainte Mère, lorsqu’elle vous retrouva dans le
temple de Jérusalem: “Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne savez-vous pas qu’il faut
que je sois occupé à ce qui regarde le service de mon Père ?” Ah ! veuillez en
ce jour me recevoir pour votre disciple; faites que désormais je sois occupée
en union avec vous aux choses qui regardent le service de votre divin Père,
pour la gloire de son Nom.
O très
saint Enfant-Jésus, Dieu et homme, je renonce à tout ce que je suis, et je me
donne à tout ce que vous êtes. Faites de moi et en moi tout ce qu’il vous
plaira, pour l’accomplissement de vos desseins, possédez-moi souverainement.
Oui, divin Enfant, de bon cœur, pour l’amour de vous, je me dépouille de tout
pour toujours. Daignez donc, dans votre grande miséricorde, me revêtir de la
robe de vos sacrés mérites, qui est parfumée de la bonne odeur des vos vertus,
afin qu’au jour de mon jugement je puisse recevoir la bénédiction de votre Père
céleste. — Amen.
Sœur Marie de Saint-Pierre de la Sainte
Famille,
Carmélite indigne.» [4]
« Cet
acte étant passé avec Notre-Seigneur, malgré mon indignité, il me regarda comme
toute à lui et continua de construire dans mon âme son édifice à la gloire du
saint Nom de Dieu. En même temps il me pressait de demander à mes supérieurs
qu’ils fissent imprimer les prières de la réparation, afin qu’elles fussent
propagées. Mais quand j’adressais cté supplique à notre très Révérende Mère,
elle me grondait fort de ma présomption, disant qu’il valait bien mieux réciter
les belles formules que les saints Pères avaient écrites, et que j’étais une
entêtée de penser toujours à cette œuvre de réparation. J’eus alors l’idée
d’offrir à la sainte Vierge toutes mes déceptions comme un argent spirituel,
afin qu’elle payât l’impression des prières que son divin Fils voulait répandre
dans le monde. Cependant Notre-Seigneur accordait de grandes grâces aux sœurs
de notre communauté qui faisaient ces prières pour elles ou pour leurs parents.
Comme elles ignoraient complètement qui en était l’auteur, elles en
parlaient librement devant moi et disaient :
— Vraiment, on obtient tout ce qu’on veut de
Notre-Seigneur quand on fait la neuvaine de réparation.
Il y avait alors une sœur qui était malade; elle
se sentit pressée de promettre à Notre-Seigneur qu’elle ferait cette neuvaine. Le troisième jour elle se trouva tout à
coup guérie. Elle vint m’en faire la confidence: ce qui me fit grand plaisir;
car, voyant que le Sauveur accordait ainsi plusieurs faveurs très remarquables,
je me confirmai dans la pensée que je ne me trompais pas, et que, par la grâce
de Dieu, les lumières qui me venaient de sa miséricorde, par rapport à cette
œuvre, n’étaient pas illusoires. Un jour, après la sainte Communion, le bon
Maître voulut lui-même, malgré mon indignité, me consoler par ces paroles qui
se sont vérifiées :
Ma fille, ces prières de réparation seront
imprimées, et elles seront répandues.
Nos
dignes et charitables supérieurs, qui examinaient sérieusement la conduite de
Dieu en mon âme afin de se bien assurer si véritablement c’était son esprit qui
me conduisait, m’ordonnèrent de leur rendre compte par écrit de mon intérieur.
Voici ce que je leur écrivis alors :
Ma
Révérende et très honorée Mère, avec le secours du saint Enfant-Jésus et de mon
bon ange, je vais tâcher d’accomplir l’ordre que vous m’avez donné de vous
écrire de quelle manière je fais mon oraison. Cela m’est un peu difficile, mais
l’obéissance me donnera grâce. D’ailleurs, ma très Révérende Mère, vous êtes
habituée à mon pauvre langage ; vous verrez bien, par ce que je vais vous dire,
les dispositions de mon âme ; c’est là l’essentiel.
LA MÉTHODE D’ORAISON
Premièrement,
je n’ai aucun mérite dans l’oraison, car elle m’est toute naturelle: j’ai reçu
ce don de Dieu dès mon enfance, malgré mon indignité. D’abord je tâche, pour ma
préparation éloignée, de ne point perdre de vue Notre-Seigneur. Ainsi, le long
du jour, je lui tiens compagnie dans l’intérieur de mon âme. Ayant laissé à ce
divin Sauveur le soin de mes parents et de tout ce qui me concerne, je ne suis
appliquée qu’à lui, me regardant toujours comme la petite servante de la sainte
Famille. Par suite, tout ce que je fais dans mon office de portière, je le
regarde fait en la maison de Nazareth. Je pense qu’une domestique a
trois devoirs à remplir: accompagner son maître, faire ses commissions et
garder ses brebis sur ses propriétés, et enfin accomplir toutes les actions
pour le service de son maître et selon sa volonté. Eh bien ! voilà ce que je tâche d’exécuter avec la
grâce de Dieu. Mon exercice intérieur est d’accompagner Notre-Seigneur en ses
mystères pour m’unir à lui et lui rendre mes hommages; ensuite je fais ses
commissions en pensant à ces paroles du saint Évangile : “Et il leur était
soumis”. A chaque fois que la cloche du tour m’appelle, je m’offre en sacrifice
au Père éternel sur l’autel du Sacré-Cœur de Jésus, le priant de m’unir à son
divin Fils, afin que ce soit Jésus qui agisse en moi. Quand je n’ai pas
d’occupations distrayantes, je m’entretiens avec lui ; je fais paître ses
brebis sur ses propriétés, je veux dire dans ses mystères dont la considération
et les mérites servent d’aliment à nos âmes ; je prie pour les pasteurs de
l’Église et pour la conversion des pécheurs, et je tâche de ne point laisser
mon esprit se distraire; j’unis toutes mes actions à celles du divin Sauveur.
De cette manière, les occupations extérieures dissipent rarement mon âme, et
lui font désirer avec plus d’ardeur le repos de l’oraison ; mais, quand l’heure
destinée à cet exercice est arrivée, alors Notre-Seigneur me dédommage de tous
mes petits sacrifices de la journée.
Je
commence mon oraison par faire mon examen de conscience, après lequel,
m’humiliant aux pieds de Jésus de toutes mes infidélités, je le prie de vouloir
bien purifier mon âme par sa miséricorde. Ensuite je m’entretiens tout
simplement avec cet aimable Sauveur, comme le ferait un enfant avec son père.
Voici
une méthode d’oraison que Notre-Seigneur me donna un jour; je ne sais si ce fut
par la parole intérieur ou par une lumière :
— Videz
votre âme par le recueillement;
Purifiez-la
par un acte de contrition;
Ensuite
remplissez-la de Dieu.
Mais
comme il est tout à fait inutile de continuer à verser dans un vase une fois
qu’il est plein, de même aussi il est inutile de vouloir charger l’âme par de
nouveaux actes et de nouvelles pensées, quand une seule la remplit et l’occupe.
Quelquefois
je me sens intérieurement portée à faire l’oraison en union avec Notre-Seigneur
s’offrant à son Père pour sa gloire et le salut des âmes; alors je me trouve
recueillie dans le Sacré-Cœur de Jésus; je trouve dans ce grand sacrifice ample
matière d’oraison, et, me trouvant alors revêtue de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, je m’approche plus facilement de son divin Père, et, me voyant
riche de ses mérites, je ne crains pas de demander à Dieu de grandes grâces
pour la sainte Église et le salut de beaucoup d’âmes. Je suis souvent appliquée
à ce genre d’oraison, qui n’est pas tout à fait surnaturel; seulement je sens
que les puissances de mon âme sont recueillies dans le Cœur de Jésus: alors le
Sauveur agit en moi et moi en lui: les distractions sont rares, parce que
l’imagination est là, captive. Mais, quand je suis ainsi près de Notre-Seigneur
et qu’il veut me communiquer quelque chose au sujet de son œuvre de la
Réparation, il se fait en mon âme une seconde opération: je sens que je ne peux
plus agir; il me semble que mon propre esprit s’anéantit pour faire place à
celui de Jésus. Alors mon âme entend sa parole intérieure. Plus cet
anéantissement est grand, plus l’âme est heureuse: elle se trouve comme fondue
en Dieu. L’âme dans cet état se trouve en Lui sans savoir comment elle y est
entrée: un attrait dominant de grâce la saisit, l’élève au-dessus d’elle-même
et l’abîme toute en Dieu. Oh! quels délicieux moments !
C’est là une faveur toute gratuite; mais j’éprouve
rarement cette parfaite contemplation; je suis bien indigne d’une si grande
grâce. Mon oraison habituelle se fait dans le Sacré-Cœur de Jésus: là il
m’apprend sa volonté, me communique ses désirs de travailler à la gloire de son
Père et au salut des âmes: c’est mon occupation la plus délicieuse. Il m’est
impossible de méditer longtemps: d’abord, parce que je n’en ai plus l’esprit,
et qu’ensuite cet attrait qui sort du Cœur de Jésus porte mon âme vers lui; et
je me trouve dans ce divin sanctuaire renfermée, comme un petit enfant l’est
dans le sein de sa mère: alors la volonté et les affections de mon cœur font
tout, et mon esprit se trouve déchargé de son travail. C’est Notre-Seigneur qui
m’a appelée à ce genre d’oraison. Au commencement je n’osais suivre cet
attrait, dans la crainte de mal faire en ne suivant pas ma méthode; mais lui,
qui voulait que je suivisse la sienne, me mit un jour dans l’esprit cette
comparaison: que, si le roi m’invitait à sa table, il serait bien ridicule que
je voulusse porter avec moi mon dîner, au lieu de me nourrir des mets de la
table du prince à laquelle je serais invitée. Ayant consulté sur ce que
j’éprouvais, on me dit de ne point craindre et de marcher dans la voie que le
Saint-Esprit m’ouvrait, que c’était la meilleure méthode ; et j’en ai fait
l’heureuse expérience: je trouve les mets du Sacré-Cœur de Jésus bien meilleurs
que ceux que je pourrais apporter avec tout mon petit esprit, et la fin de ce
délicieux repas sonne quelquefois avant que j’aie eu le temps de rendre grâces
à mon bienfaiteur. Alors je le fais
brièvement, et je prends la résolution de ne point perdre de vue celui qui a eu
la charité de si bien me traiter malgré mon indignité, et de le servir
fidèlement.
Je ne
suis pas sans éprouver de temps en temps la disette; car les sécheresses et les
peines intérieures sont quelquefois très nécessaires à l’âme; alors je prends
ma nourriture comme Notre-Seigneur juge à propos de ma la donner.» [5]
«Notre-Seigneur
me donna une peine intérieure si grande, par le désir que j’avais de voir son
œuvre s’établir, que je n’étais pas en état de prendre aucune nourriture; je ne
pouvais plus porter un si pesant fardeau sans succomber sous le poids; c’est
pourquoi je me sentis pressée fortement de le déposer aux pieds de Monseigneur
l’Archevêque.» [6]
«Nous
eûmes l’honneur d’écrire à Monseigneur. Déjà nos dignes supérieurs l’avaient
instruit de tout ce que divin Maître m’avait fait connaître sur l’œuvre de la
réparation. Alors ce pieux prélat fit imprimer des feuilles qui, précédemment,
l’avaient été à Nantes. Il y joignit son approbation personnelle, le 15 mars
1844, en recommandant l’association à Messieurs les curés et autres
ecclésiastiques de son diocèse, “dans l’espérance qu’elle intéresserait
vivement les fidèles, et qu’elle contribuerait à mettre un terme aux outrages
contre la souveraine Majesté”. On répandit un grand nombre de ces
feuilles; mais on n’établit point d’association comme Notre-Seigneur le
demandait: il paraît que l’heure n’était pas encore venue. Adorons en silence
les desseins de Dieu. »
DÉMÉNAGEMENT
«Vers la fin de l’année 1843, on conclut la vente
de notre ancien monastère, les acquéreurs ayant accepté des conditions
raisonnables, avec la clause expresse que pendant vingt ans l’église, dont nous
ne laissions que les murs, ne servirait à aucun usage contraire à sa destination
primitive.
Après toutes ces négociations, le moment arriva de
mettre la main à l’œuvre; dans le nouvel emplacement, il fallait tout créer; le
plan d’un monastère fut tracé; on se conforma, autant que le permettaient le
terrain et les moyens, au cérémonial et aux usages de l’ordre; on ménagea
surtout la distribution des lieux réguliers, et tout ce qui peut faciliter la
pratique de nos saintes observances. Notre Révérende Mère Marie de
l’Incarnation, alors en charge, déploya, ainsi que notre vénéré supérieur,
Monsieur Alleron, un zèle et un dévouement dignes de toute notre
reconnaissance, et Dieu fit bien voir qu’il les avait choisis pour cette œuvre,
en donnant d’abondantes bénédictions à leurs travaux.» [7]
LA PORTIÈRE DE LA NOUVELLE MAISON…
«Le
temps était arrivé où Notre-Seigneur me ménageait une grande épreuve. Ayant été
obligée de quitter le cher couvent où il avait reçu mes vœux, et où j’avais été
comblée de grâces par sa divine et miséricordieuse libéralité, je me trouvais
dans une maison séculière, [8] qui, par
conséquent, n’avait point de grilles, et j’avais toujours l’office de portière,
qui me mettait en grand rapport avec le dehors. Condamnée à demeurer près de
deux ans dans ce parloir, et voyant qu’il venait un grand nombre de personnes,
les unes pour recommander des malades, les autres afin de solliciter des
prières pour la conversion des pécheurs qui les intéressaient, ceux-ci pour se
consoler dans leurs peines, d’autres enfin par pure curiosité, cette nouvelle
position me jeta dans une affliction extrême. Craignant de perdre l’esprit de
retraite et de recueillement pour lequel j’avais beaucoup d’attrait, je disais:
Hélas! pourrai-je entendre ici la voix de mon Sauveur ? J’allai trouver notre
Révérende Mère et lui découvris les répugnances que j’éprouvais dans mon
emploi. J’aurais été bien aise qu’elle m’en déchargeât, ou au moins qu’elle eût
la bonté de me donner une compagne pour en partager avec moi les occupations;
mais, malgré sa très grande charité, elle jugea à propos de me laisser toute
seule.
Pour
éviter ces fréquentes visites, j’avais beau dire à ceux qui se présentaient
qu’une carmélite a pour mission de parler à Dieu dans le silence et peu aux
hommes; qu’ils devaient aller exposer leurs peines et se consoler chez d’autres
religieuses non obligées comme nous à la retraite, et que nous prierions pour
leurs intentions: toutes mes raisons étaient inutiles. Je ne peux pas
m’empêcher de rire encore, quand je me rappelle une bonne femme qui voulait
absolument m’amener sa fille, afin, disait-elle, que je lui donnasse des
conseils pour se marier; sur ma réponse négative, elle fut obligée sans doute
d’aller consulter quelqu’un de plus instruit que moi pour cette affaire.
Notre
bon Sauveur me laissa quelque temps sentir ma faiblesse et les extrêmes
répugnances que j’éprouvais pour ma nouvelle position, mais un jour il eut la
bonté de venir me consoler dans l’intime de mon âme. Il me fit entendre qu’il
ne fallait point me faire de la peine d’avoir un office qui me mettait en
rapport avec mon prochain, et que je devais recevoir ces personnes dans le même
esprit de charité avec lequel il recevais ceux qui s’approchaient de lui
lorsqu’il parcourait les villes de la Judée, me promettant que cet office et
ces occupations ne nuiraient point à mon âme, et qu’il en tirait gloire. »
[1] Lettre du 7 décembre
1943.
[2] Abbé Janvier. “Vie de
la Sœur Saint-Pierre”; pages 151-152. Carmel de Tours. 1884.
Après cette communication,
d’après le témoignage de l’une des carmélites, Sœur Saint-Pierre “sortit du
chœur dans un état difficile à décrire. Elle était pâle comme la mort, inondée
de larmes, portant une expression, une empreinte de douleur qui lui resta
longtemps, et qui se renouvelait lorsqu’elle recevait des révélations de ce
genre, expression de visage bien opposé à sa gaieté ordinaire. Elle
semblait alors comme anéantie sous le poids de la colère divine”.
[3] Document B, page 25.
[4] Document A, page 75.
[5] Document A, pages 76 à
80.
[6] Document A, page 83.
[7] Annales du Carmel de Tours.
[8] Cette maison, située sur la place Grégoire, derrière la
cathédrale, en face du grand Séminaire, est actuellement (en 1879) possédée par
Monsieur le Chanoine Allégret, qui, plein de respect pour la mémoire de la sœur
Saint-Pierre et le séjour du Carmel, a dressé dans l’endroit où se trouvait la
chapelle un petit oratoire décoré d’une Sainte-Face.