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Thursday, 16 April 2026

Thursday's Serial: “Journal Spirituel” by Sœur Marie de Saint-Pierre (in French) - XXIII.

 

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Sainte Thérèse d'Avila

L'Église est menacée

    Lettre du 4 janvier 1848

Apparition de sainte Thérèse

«Notre sainte mère Thérèse m’est apparue ce matin dans l’intérieur de mon âme. Elle est députée de Dieu pour combattre les ennemis de l’œuvre réparatrice, que les démons veulent dévorer. Elle m’a dit que cette œuvre serait l’honneur du Carmel, et qu’elle était bien en rapport avec l’esprit de notre sainte vocation, dont la fin est la gloire de Dieu et les besoins de l’Église ; c’est pourquoi elle m’a pressée de m’y dévouer avec ferveur. Ensuite elle m’a recommandé l’obéissance, me faisant entendre que Jésus opérait des miracles pour les âmes qui possédaient cette vertu, et qu’elle-même avait toujours soumis à l’obéissance les communications qu’elle avait reçues du Ciel. Elle m’a fait voir aussi avec quelle fidélité je devais m’acquitter de toutes mes observances religieuses, dont la moindre est très agréable au Seigneur et peut m’enrichir de mérites. Enfin j’ai compris que Dieu donnait à l’œuvre une très puissante protection en notre sainte Mère, et à moi une très douce consolation dans mes peines. Depuis lors, je me sens liée d’une manière toute spéciale à cette grande sainte, qui a eu tant de zèle pour la gloire du Très-Haut. Elle va soutenir ma faiblesse, et m’aider à marcher dans une voie épineuse.»

L’Église est menacée...

 

    Lettre du 13 février 1848

“Priez, priez!...”

«Pendant mon oraison du soir, Notre-Seigneur m’a prévenu qu’il voulait me communiquer quelque chose. J’ai plusieurs fois résisté à cette opération, parce que je craignais l’illusion; mais enfin Jésus, ayant recueilli dans son divin Cœur les puissances de mon âme, m’a dit de me rappeler que je m’étais donnée toute à Lui pour travailler à l’accomplissement de ses desseins; c’est pourquoi il voulait, dans ce jour, me confier une nouvelle mission. Bientôt il m’a fait part du terrible coup qui devait nous frapper:

— L’Église est menacée d’une horrible tempête, priez, priez... [1]

Il m’a donné cette connaissance à diverses fois, mais il n’est pas possible de rendre le touchant accent avec lequel ce charitable Sauveur me disait: Priez, priez!... Et il m’a enseigné de quelle prière je devais me servir pour garder son Église dans le saint Nom de Dieu ; c’est de celle qu’avant de quitter la terre il avait faite à son Père céleste pour ses apôtres et pour toute l’Église: “Père saint, gardez en votre Nom ceux que vous m’avez donnés.” [2] Cette prière est plus efficace que toutes les autres que j’aurais pu faire de moi-même ; et comme dans sa miséricorde il m’a choisie pour faire glorifier le très saint Nom de Dieu, j’ai droit, en quelque sorte, de demander grâce par la vertu de ce saint Nom, qui est le refuge de l’Église. J’ai reconnu mon néant, et j’ai soumis ma volonté.

Cet adorable Sauveur m’a fait entendre que sa justice était fort irritée contre les péchés des hommes, mais surtout contre les crimes qui outragent immédiatement la majesté de Dieu. A ce moment j’ai vu Notre-Seigneur au très Saint-Sacrement, et les prières des justes qui retenaient le bras de la divine justice.

Notre-Seigneur m’a recommandé aussi de prier pour le nouveau Souverain Pontife. A la fin, il m’a semblé voir comme une fumée noire qui s’élevait vers le ciel; mais le soleil n’en a pas été obscurci, ce qui m’a un peu consolée. Cette fumée était l’emblème des ennemis, et le soleil représentait l’Église.

Jésus m’a dit encore:

—Les effets que vous allez éprouver dans votre âme vous feront connaître si c’est moi qui vous ai parlé.

Et bientôt mon cœur a été comme transpercé d’un glaive de douleur. J’ai donc commencé ma mission de prières, en disant: Père saint, gardez l’Église de Jésus-Christ en la vertu de votre Nom salutaire; c’est la dernière volonté de votre Fils bien-aimé, c’est là sont désir. Souvenez-vous de la prière que vous fit son amour pour l’Église, notre Mère, le soir du dernier jour : “Père saint, gardez en votre Nom ceux que vous m’avez donnés; lorsque j’étais avec eux, je les gardais en votre Nom!” Très saint Nom de Dieu, refuge de l’Église et de la France, ayez pitié de nous, sauvez-nous !...»

 

[1] Cette prédiction, il est bon de le remarquer, se réalisa cette même année 1848, en France, en Italie, et particulièrement à Rome, que le Saint-Père Pie IX fut obligé de quitter pour se réfugier à Gaète.

[2] Évangile de saint Jean. Prière sacerdotale.

 

 

53

“Frappez, Seigneur...”

“Ne craignez pas, petit troupeau...”

    Lettre du 20 février 1848

Toujours la France coupable...

«Le dimanche 20 février, ayant offert la sainte communion en réparation des outrages faits à la Majesté divine, j’ai vu que c’en était fini! La France, trop coupable, allait être châtiée! Une lumière intérieure me découvrait ceci: “Le Seigneur a bandé son arc ; il va décocher ses flèches.” Le voyant si indignement outragé, je suis entrée dans le dessein de sa justice et j’ai dit: “Frappez, Seigneur.” Alors je désirais que la gloire de Dieu fût vengée; j’ai vu que le coup ne serait pas mortel. Si j’ai prié le Très-Haut de frapper pour venger sa gloire, je l’ai prié aussi de frapper en père, et non en juge irrité. J’ai vu clairement qu’il était nécessaire que ce scandale arrive, si je peux m’exprimer ainsi. Adorons cette divine justice, et invoquons la miséricorde. Il y a plus de quatre ans que le bras du Seigneur était levé sur nos têtes coupables!...» [1]

“Ne craignez pas, petit troupeau”

 

    Lettre du 26 février 1848

Pas de crainte pour le Carmel et l’Église

«—Ne craignez point, petit troupeau ; votre bercail est en mon Nom. Je vous tiens toutes cachées dans mon Cœur; il ne vous arrivera point de mal; j’ai la puissance entre mes mains, et je ne souffrirai pas qu’on vous arrache de mon sein.

Oui, le Seigneur saura reconnaître ceux qui ont invoqué son saint Nom. Ce Nom adorable est un tout-puissant rempart; sa vertu est communiquée à notre maison, parce que les membres sont unis par les liens de la charité.

Notre-Seigneur m’a fait comprendre aussi que le clergé serait épargné; sans doute il aura des vexations, mais il ne sera pas persécuté ouvertement; le sang des prêtres ne coulera pas comme en 93[2], parce, m’a-t-il dit, il n’a pas à se plaindre du clergé comme il avait sujet de le faire à cette malheureuse époque. Oui, j’en ai la conviction, l’Église de France sera gardée en la vertu du très saint Nom de Dieu.

La France, par contre...

“Père saint, gardez en votre Nom ceux que vous m’avez donnés!” Voilà la divine prière qu’il faudrait faire continuellement pour la sainte Église, en union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Permettez-moi de vous rappeler les paroles que Jésus me dit après la sainte communion, le 21 novembre, et qui firent couler mes larmes en ce jour de fête consacré à Marie. Il me parlait alors de l’œuvre réparatrice; il ajouta:

—Et quand, de mon bras puissant, j’ébranlerai ce trône pour en faire tomber celui qui y est assis, en quel état sera la France?

Vous voyez que ce n’était pas sans raison que mon cœur était affligé, puisque les grands moments de Dieu approchaient. Mais hélas ! l’heure de la justice a sonné, et, dans un clin d’œil, il fait ce qu’il dit. Je vous adore, justice de mon Dieu, et j’invoque votre miséricorde, Seigneur!

Mon âme est dans un état pénible; j’ai besoin d’ouvrir mon cœur. Je considère les prédictions que le Seigneur m’a faites, et je dis: Les voilà bientôt toutes vérifiées! Mon Dieu, n’ai-je pas sujet de trembler d’avoir été chargée d’une mission si redoutable, surtout quand je me rappelle ces terribles paroles, qui me furent adressées: Si par votre faute mes desseins ne sont pas accomplis, je vous demanderai compte du sang et des âmes ? Il y a plusieurs années, il est vrai, afin d’arrêter le bras de Dieu qui s’appesantissait sur notre patrie, j’ai dit que le Seigneur demandait à la France une œuvre réparatrice, qui serait pour elle l’arc-en-ciel de la miséricorde. Heureusement l’œuvre est née, elle commence à briller; mais elle est encore bien faible pour arrêter le bras du Tout-Puissant en courroux. Ah ! si elle s’étendait dans tous les diocèses, je serais sans inquiétude ; car Dieu est fidèle dans ses promesses. Depuis quelque temps, j’ai prié ce bon Maître de donner à Monseigneur un signe de ma mission, afin qu’il puisse agir pour le réparation. J’ai exposé simplement à Celui qui peut tout la position de Sa Grandeur, et j’ai supplié Jésus de lui donner une preuve de sa volonté. Seigneur, ai-je dit, donnez un signe, mais un signe si éclatant que toute la France puisse en être témoin. Seigneur, donnez-lui ce grand signe!

Notre-Seigneur, voyant que je lui faisais cette prière uniquement pour la gloire de son Nom et l’accomplissement de sa volonté, m’a exaucée. Le 13 février, j’ai eu cette vision dont je vous ai parlé; c’était la confirmation de ce que j’avais annoncé à Monseigneur en la communication du 2 décembre. Le divin Maître, à cette époque, m’avait dit de faire connaître à Sa Grandeur que l’orage grondait déjà dans le lointain, et que c’était la dernière heure pour agir. Le 13 février, j’ai vu la lutte s’engager, et les ennemis, sous l’emblème d’une fumée noire qui s’élevait vers le ciel, mais qui n’a point obscurci le soleil de l’Église, parce que l’Église de France avait déjà invoqué le saint Nom de Dieu, et il devait être son refuge au moment de la tempête. Le Seigneur m’avait dit qu’en faveur se son œuvre naissante, celle qui devait être réduite à l’extrémité du malheur (la France) ne serait, en cette terrible commotion, que légèrement blessée. Il a exécuté jusqu’à présent ce qu’il m’avait promis; oui, il a gardé son Église en la vertu de son Nom salutaire; avant de frapper le grand coup de sa justice, il a dit: Père saint, gardez en votre Nom ceux que vous m’avez donnés. Aussi les méchants ont respecté les siens. Oh ! que je voudrais faire savoir à tous les évêques cette consolante vérité, que le très saint Nom de Dieu est le refuge de l’Église de France, en leur demandant à grands cris l’œuvre réparatrice! Je l’ai toujours dit et je le répète encore : C’est elle qui doit désarmer la justice de Dieu et sauver la France. Heureux si l’on sait profiter de ce moyen de salut!»

 

[1] « En effet, l’heure de la catastrophe a sonné. Une révolution inattendue éclate à Paris, et fait sentir ses contrecoups dans l’Europe entière. Louis-Philippe, qui croyait son sceptre affermi depuis dix-huit ans, est contraint de prendre avec toute sa famille la route de l’exil.. »

— Abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.

[2] 1793, pendant la grande Révolution.

 

 

54

“Soyez fidèle à remplir votre mission...”

L'entretien

    Lettre du 3 mars 1848

Nouvel appel à l’archevêque

«En sortant de mon action de grâces, je m’empresse de vous écrire ce que Notre-Seigneur vient, dans la sainte communion, de me faire connaître.

Premièrement, il veut absolument que je parle à Monseigneur l’archevêque ou à son secrétaire, et que je dise de vive voix ce que le Seigneur m’a révélé depuis quatre ans et demi; il m’assure, ce bon Maître, qu’il mettra ses paroles en ma bouche:

—J’ai encore, a-t-il ajouté, la verge en ma main, la verge de ma justice; si on veut l’en arracher, qu’on y mette en la place l’œuvre réparatrice! Quant à vous, soyez fidèle à remplir votre mission, et songez que c’est une grande chose que d’avoir à manifester ma volonté. Si vous étiez infidèle à ma voix, vous vous exposeriez à sentir vous-même les coups de cette verge; faites vos efforts pour l’arracher de mes mains.

Voilà à peu près, ma très Révérende Mère, ce que Jésus m’a communiqué ; mais il faut que je continue toujours à réciter cette prière, en union avec lui: “Père saint, gardez en votre nom ceux que vous m’avez donnés!” D’après ce qu’il m’a montré, c’est lui qui la dit en moi, et moi, je la dis en lui. Oh! quelle tendresse il a pour son Église! Il me semble qu’il n’est occupé que d’elle; il veut la sauver, la cacher dans le Nom adorable de son divin Père. Si l’Église de France pouvait parler, elle demanderait à grands cris l’œuvre réparatrice. Je la demande pour elle; car c’est son rempart contre les traits de ses ennemis.

Ma Révérende Mère, pour obéir au divin Maître, je vous prie très humblement de vouloir bien solliciter pour moi la visite de Monseigneur. Si Sa Grandeur avait trop d’occupations, elle voudrait bien m’envoyer son secrétaire, qui rendrait compte de ce que je lui communiquerais.» [1]

L’entretien...

 

    Lettre de mars 1848

Compte-rendu

«Ma Révérende Mère, je vais vous faire un court extrait de mon petit plaidoyer avec le secrétaire de Monseigneur l’archevêque, au sujet de l’œuvre réparatrice. Je vous assure que Notre-Seigneur m’a bien assistée, comme il me l’avait promis, car je n’ai été ni troublée ni intimidée, et j’ai parlé avec la plus grande facilité. Je vous dirai donc à peu près notre conférence.

Monsieur le Secrétaire: —Ma sœur, je viens vous dire de la part de Monseigneur qu’il a montré vos lettres aux membres de son conseil, et que tous unanimement se sont prononcés contre l’établissement de l’œuvre que vous demandez. Monseigneur a prié, examiné sérieusement cette affaire, et il n’est pas possible qu’il puisse agir comme évêque ; on ne reconnaît pas la validité de votre mission.

Sœur Saint-Pierre: —Monsieur, je ne prétends point importuner Monseigneur par de nouvelles instances, ni soutenir mes sentiments sur la mission que je crois m’avoir été imposée par Notre-Seigneur pour le salut de la France. Mon intention a été de remplir un devoir de conscience. Lorsque j’ai eu l’honneur de parler à Sa Grandeur des communications que je croyais recevoir de Dieu, elle me dit alors: “Mon enfant, soyez en paix; vous n’êtes point dans l’illusion, je reconnais ici le cachet de Dieu.” Monsieur, c’est d’après ces paroles, que j’ai reçues comme venant du Saint-Esprit, que j’ai persévéré dans ma mission.

Monsieur le Secrétaire: —Ma bonne sœur, Monseigneur vous a dit cela alors, c’est qu’il ne savait pas où cela irait. Depuis cette époque il a examiné les choses, il a prié ; cela ne se peut pas.

Sœur Saint-Pierre: —Monsieur, cela me suffit. Je ne veux que ce que Sa Grandeur a décidé. Ma conscience m’a obligée à faire des démarches pour l’Œuvre de la Réparation; maintenant je suis parfaitement en paix. Mais je vous dirai que la raison pour laquelle j’ai exprimé le désir de parler à Monseigneur a été de me décharger de ma mission. Ainsi, puisqu’il vous envoie à sa place, je veux faire en ce moment un acte de religion. Je dépose ma mission aux pieds de l’autorité ecclésiastique; elle sera responsable devant Dieu.

Monsieur le Secrétaire: —Mais, ma bonne sœur, cette association dont vous parlez est déjà établie.

Sœur Saint-Pierre: —Je le sais bien, Monsieur; mais l’Église de Tours devrait en être dépositaire. Je l’ai sollicité auprès de Monseigneur, il n’a pas jugé à propos de l’établir ; je me suis soumise; et ce qui prouve qu’elle est bien dans la volonté de Dieu, c’est que, sans aucun concours de ma part, elle a pris naissance.

Monsieur le Secrétaire: —Mais elle a ici beaucoup d’associés ; et Monseigneur n’a-t-il pas approuvé à ce sujet un petit livre de prières ?

Sœur Saint-Pierre: —Cela est vrai, Monsieur; mais il serait nécessaire qu’il y eût à Tours une agrégation. L’œuvre a besoin du concours et de la protection de Monseigneur l’archevêque. Tous les yeux sont fixés sur lui, parce que c’est en son diocèse qu’elle a été conçue.

Monsieur le Secrétaire: —Ma sœur, je vous dirai en tout abandon que cette œuvre établie à Langres ne va pas très bien; on en a parlé dans les journaux.

Sœur Saint-Pierre: —Monsieur, je n’en suis point étonnée, car Notre-Seigneur m’avait dit que cette œuvre serait traversée par le démon. N’avez-vous pas vu qu’il en fut ainsi pour la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus et pour l’institution de la fête du Saint-Sacrement? Le Sauveur a communiqué à des âmes plus dignes que moi, il est vrai, de pareilles missions; mais elles ont été persécutées.

Monsieur le Secrétaire: —Ma sœur, toutes les œuvres de Dieu le sont; l’archiconfrérie du Sacré-Cœur de Marie l’a été aussi. Voilà une belle œuvre qui renferme tout, car elle convertit les pécheurs.

Sœur Saint-Pierre: —Monsieur, Notre-Seigneur savait bien qu’elle existait quand il m’a demandé une autre confrérie, et il m’a fait connaître que la première ne suffisait pas; car, pour obtenir le pardon d’une personne qu’on a offensé, il faut lui en faire réparation d’honneur ; et le Seigneur m’a fait entendre que la transgression des trois premiers commandements excitait sa colère contre la France. Ainsi, Monsieur, si le bras séculier et le bras ecclésiastique sont impuissants pour empêcher ces désordres, il faut au moins qu’on en fasse à Dieu réparation.

Monsieur le Secrétaire: —Ah ! ma bonne sœur, voilà la question. Vous dites que Dieu exige cela ; mais nous n’en sommes pas sûrs ; vous pouvez vous tromper.

Sœur Saint-Pierre: —Monsieur, cela est possible ; cependant j’ai bien peine à croire qu’une imagination puisse durer cinq ans sans influence de personne; car mes supérieurs, dans leur sagesse, ne m’ont point soutenue dans ces idées ; ils m’ont même défendu d’y penser. Ils n’ont point voulu être juges dans cette affaire. Monsieur le supérieur en a toujours référé au jugement de Monseigneur.

Monsieur le Secrétaire: —Eh bien, ma bonne sœur, soyez parfaitement tranquille; vous avez fait votre devoir en faisant connaître ces communications à Monseigneur. Maintenant je vous dis de sa part: Ne repensez plus à tout cela, désoccupez-en tout à fait votre esprit.

Sœur Saint-Pierre: —Monsieur, Monseigneur ne me défend pas sans doute de demander à Dieu l’accomplissement de ses desseins ?

Monsieur le Secrétaire: —Non, mais sans demander l’œuvre.

Sœur Saint-Pierre: —Monsieur, je vous prie d’assurer Monseigneur de mon obéissance à ses ordres. [2]

 

[1] « La demande fut déférée à Monseigneur Morlot, et on lui exprima le but de l’entrevue désirée, c’est-à-dire l’établissement à Tours d’une confrérie affiliée à celle de Langres. Le prélat envoya au Carmel le secrétaire général de l’Archevêché, Monsieur l’abbé Vincent, qui eut avec Marie de Saint-Pierre l’entretien» [désiré par celle-ci].

— Abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.

[2] La sœur fut fidèle à sa promesse. Quelques jours après, elle écrivait à la Mère Prieure pour l’informer qu’elle était «entièrement détachée, dépouillée du désir de voir l’œuvre réparatrice s’établir dans le diocèse de Tours.»

Thursday, 9 April 2026

Thursday's Serial: “Journal Spirituel” by Sœur Marie de Saint-Pierre (in French) - XXII.

49

Si j'étais théologien...

    Lettre de novembre 1847

Le beau rôle de Marie

Je le dis dans la simplicité de mon âme: Oui, si j’étais théologien, j’en pourrais faire un traité admirable mais comme je ne suis que le pauvre âne du saint Enfant, je me trouve, par ma condition, réduite à garder le silence cependant je me rappelle que l’âne de Balaam a bien parlé dans l’ancienne loi à son exemple, je dirai donc sous la loi nouvelle quelques mots pour la gloire de Jésus et de sa très sainte Mère.»

(...)

O Vierge sainte, que vous êtes pure et admirable! L’Esprit-Saint paraît sans cesse occupé de vous. A votre naissance, je l’entends dire dans son conseil divin: Notre sœur est petite..., que lui ferons-nous au jour où il lui faudra parler?... Il me semble dans ma simplicité que ce jour, où il faudra lui parler et où elle devra parler, est celui de l’Ambassade de l’ange Gabrielc’est le moment de ce bienheureux fait, de cette consolante parole qui doit être l’aurore de notre salut.

Ce moment marqué par les décrets de Dieu est arrivé. Marie a trouvé grâce devant le Seigneur et conçu le Verbe divin par l’opération du Saint-Esprit. Je l’entends, cette auguste Vierge, annoncer au genre humain son bonheur et la grande nouvelle de l’Incarnation : Mon bien-aimé est tout à moi, et moi je suis tout à lui.

O mystère ineffable ! celui qui repose éternellement dans le sein du Père éternel repose en même temps dans le sein d’une humble vierge. Je vous adore, ô très saint Enfant-Jésus, dans cette couche royale environnée de roses et de lismon âme éprouve une joie indicible de vous voir si bien logé dans cette Maison d’or que la suprême sagesse a bâtie.

Mais voilà le genre humain qui vous attend: depuis quatre mille ans la nature tout entière soupire après votre bienheureuse naissanceelle la demande à grands cris au ciel et à la terre par ces paroles: Qui me rendra assez heureuse pour vous trouver dehors, ô mon aimable Frère? Sortez donc, ô divin Jésus, de la prison virginale où l’amour vous tient renfermé donnez-moi la consolation de vous voir et de vous adorer! Réjouissons-nous, voici l’auguste Marie qui nous donne l’espérance de voir nos souhaits bientôt accomplis par cette douce promesse: Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrheil reposera sur mon seinvous le verrez bientôt.

Enfin le jour de joie est arrivéles anges, dans leur admirable symphonie, chantent: Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. L’heure du salut pour l’homme a sonné: voilà son Sauveur qui sort du sein virginal de Marie. O terre mille fois heureuse, en ce jour d’éternelle mémoire, tu deviens un ciel!

O glorieuse Mère de Dieu, je n’ai plus rien à désirermes souhaits sont accomplisvoilà que je trouve Jésus, mon divin Rédempteur, entre vos bras sacrés il repose sur votre sein maternelil se nourrit de votre lait virginal. C’est à cette heure que j’entends encore la voix de l’Époux céleste vous féliciter de votre maternité bienheureuse, en vous disant : Vous êtes toute belle, ô ma bien-aimée, et il n’y a pas de tache en vous. Oui, auguste Mère, vous êtes toute belle aux yeux du divin Époux, parce que vous seule avez conservé la belle fleur de la virginité en produisant le fruit de la plus riche fécondité. Vous êtes vierge avant, vierge pendant, vierge après l’enfantement de votre très cher Fils. Tandis que les anges chanteront dans le ciel le cantique éternel de Dieu trois fois saint, nous chanterons sur la terre le cantique virginal de la Mère trois fois vierge.»

 

L’oraison est une école

«Vous voyez, ma Révérende Mère, que l’Esprit-Saint ne cesse dans les Écritures de préconiser la maternité virginale de Marie. Le Maître des docteurs veut bien dans sa miséricorde donner quelques lumières sur ce sujet à sa petite servante, afin qu’elle puisse honorer avec confiance ce mystère ineffable et si digne de nos hommages: mystère qui ne peut pas être apprécié de tous les chrétiens et que Notre-Seigneur découvre à peu de personnes, en leur accordant des grâces spéciales pour le comprendre et le bénir au nom de tous ceux dont il reste ignoré.

O très sainte et très pure Mère de Dieu, découvrez à nos âmes le profond mystère de votre virginale maternité, et distillez pour tous vos chers enfants ce lait précieux et sacré de la divine miséricorde!»

 

 

50

J'ai vu, j'ai entendu des choses...

    Lettre du 8 novembre 1847

“La sainte Vierge m’est apparue...”

Depuis le jour que je vous écrivais pour vous rendre compte de ma conscience, il a plu à Notre-Seigneur et à sa sainte Mère d’opérer bien des choses dans l’âme de leur indigne servante. Cette tendre Mère et le saint Enfant-Jésus, depuis près de cinq mois, ont pris possession de la petite chapelle de mon cœurc’est là que je contemple sans cesse le ravissant mystère de la maternité divine. O grandeur de Marie, ô privilège incomparable auquel je n’avais jamais bien pensé ! Bienheureuse Vierge, vous allaitez votre Créateur, vous nourrissez le pain de vie qui nourrit tous les êtres! Soyez éternellement bénie d’avoir fourni le sang très pur dont a été formé le corps adorable de notre Sauveur. Soyez bénie encore d’avoir donner à Jésus enfant votre lait, que ce divin Rédempteur a changé en son sang pour le faire couler sur nous par la blessure de son Cœur sacré et par ses autres plaies.

Ma Révérende Mère, je tremble à la vue de ma misère et de mon incapacité, en pensant qu’il me faut parler maintenant d’un mystère admirable de miséricorde et d’amour, confié par la très sainte Vierge à cette pauvre petite servante de l’Enfant-Jésus. Si je me tais, je ferai de la peine à ma divine Mèreet si je parle, je crains de ne pas bien rendre son céleste langage. Je la prie donc de conduire elle-même ma plume.

 

La Salette

Depuis hier, après la sainte communion, je suis sous l’impression d’une grâce très puissante. J’ai vu, j’ai entendu des choses ravissantesla sainte Vierge s’est communiquée plusieurs fois à moi. cette auguste Mère m’est apparue dans l’intérieur de mon âme, mais cette fois elle ne tenait point entre ses bras le divin Enfant : elle était seule. Alors j’ai vu couler par torrents son lait virginal, et les anges recevaient dans des vases célestes cette précieuse liqueur. Je les ai priés de la répandre sur le clergé, sur les maisons de notre saint Ordre, enfin sur le monde entier. Cette vue me ravissait. Le soir, la même merveille se représentant de nouveau à mon esprit, je me sentis pressée de demander à la sainte Vierge l’explication de ce prodigej’ai supplié les anges et les saints de lui porter ma prière, et, me tenant prosternée à ses pieds, je lui ai dit:

—O ma bonne Mère, que signifie une chose si étonnante? L’année dernière vous êtes descendue sur la terre [1] pour nous montrer votre divin Fils irrité et nous annoncer des malheurset je vois des grâces se répandre à flots sur nous ?...

La sainte Vierge m’a répondu:

—Oui, ma fille, il est certain que je suis apparue l’année dernière, seule, sans mon Fils: la terre n’était pas digne de sa visite. J’ai annoncé des malheurs qui seraient infailliblement arrivés sans ma médiation. J’ai découvert mon sein à mon Fils irrité, je lui ai montré les mamelles qui l’avaient allaité, alors il a révoqué la sentence de la famine il n’a pu se résoudre à priver de pain mes enfants, à cause de l’amour avec lequel je l’ai nourri de mon laitet son bras, levé pour frapper, est tombé désarmé sur mon sein, d’où il a fait couler des torrents de lait qui ont fécondé la terre.

A ces paroles, je me suis écriée:

—O mystère d’amour! Mystère d’amour!

La sainte Vierge a ajouté:

—Dites ces choses à vos supérieurs, afin que ma miséricorde soit aussi connue que l’étaient les maux dont Dieu vous avait menacéspar là on saura quelle est la vertu de mon sein.

Elle m’a ensuite donné grande confiance pour l’extension de l’œuvre réparatrice, me disant:

—Mon Fils a des ressorts cachés dans sa providence : il les fera agir quand l’heure sera venue.

Voilà a peu près ce que la sainte Vierge m’a dit et fait connaître. Maintenant j’éprouve une certitude pleine et parfaite de son apparition aux petits bergers je la signerais de mon sang pour la gloire de ma tendre Mère. C’était sur la montagne des douleurs qu’elle nous avait adoptés comme ses enfants ! sur la montagne aussi, elle vient remplir l’office d’une Mère bonne et généreuseet, en annonçant aux hommes qu’ils méritent, à cause de leurs péchés, d’être privés du pain nécessaire à leur vie, elle leur montre en même temps son sein d’où doit découler le lait de la miséricorde. Oui, par une lumière spéciale, je vois dans cette montagne mystérieuse l’emblème de la sainte Vierge et cette fontaine miraculeuse qui coule depuis l’apparition est le symbole de sein très pur de Marie, où se trouve une source de grâces dont les eaux limpides ne cessent de se répandre sur nous. Ah ! que rendrons-nous à cette Mère si aimable ?

La France, bien-aimée de Marie!...

 

O heureux Français, enfants trop aimés de Marie, sachons reconnaître la bienveillance de notre auguste Mère, nous lui devons notre salut! Bénissons-la en mangeant notre pain de chaque jour, nous en sommes redevables à son intercession. Mais convertissons-nous au Seigneur, approchons-nous de son trône avec humilité et surtout avec confiance, car nous avons de puissants médiateurs: le Fils auprès de son Père, et la Mère auprès de son Fils! Le Fils montre à son Père son côté ouvert et les plaies qu’il a reçuesla Mère montre à son Fils le sein et les mamelles qui l’on nourri l’un et l’autre parlent pour nous par des voix de sang et de lait qu’ils font partir de la région de leurs Cœurs. Le Fils refusera-t-il à sa Mère ce qu’elle lui demande pour nous? Le Père refusera-t-il à son Fils ce qu’il lui demande en notre faveur? Comment donc pourrons-nous être refusés? Si nous le craignons à cause de la grandeur de nos crimes, ah! joignons nos larmes à ces deux précieuses liqueurs: le sang de Jésus, le lait de Marieet les larmes de nos yeux feront comme une trinité puissante qui rendra sur la terre un témoignage très assuré de notre salut.

Les promesses relatives au salut de la France s’accompliront, si l’œuvre réparatrice se propage selon le désir de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Si la très sainte Vierge a sauvé la France des malheurs dont elle était menacée, il est bien juste que, par reconnaissance, quelques âmes s’appliquent à l’honorer au non de tous les Français, qui ont été comme nourris sans le savoir du lait mystérieux de cette tendre Mère. Et c’est en mémoire de cet acte héroïque de charité envers la France que, malgré mon indignité, j’ai été choisie pour honorer le mystère de sa maternité divine.

 

Maternité divine et réparation

Il est facile de reconnaître que ces communications ne sont point étrangères à l’œuvre réparatrice dont j’ai précédemment parlé elles s’y rattachent, au contraire, par une liaison très étroite. D’abord, le Seigneur me paraissait irrité contre les pécheurs de la France, à cause des nombreux blasphèmes et des violations du dimanche il menaçait d’engloutir dans les eaux de sa justice notre perfide patrie, si elle n’apaisait sa colère en réparant les outrages faits à la gloire de son Nom, et il promettait de pardonner encore une fois si ses ordres étaient exécutés. Après de grandes contradictions excitées par Satan, la Réparation est enfin née dans la France, et le Seigneur, fidèle à sa parole, a calmé son courroux : il a changé sa justice en miséricorde, et, comme signe d’allégresse, il a fait couler sur la France un lait mystérieux par l’entremise de sa sainte Mère, qui est le canal de ses grâces ! La justice de Dieu m’avait effrayée, maintenant sa miséricorde me ravit.»

 

[1] Allusion à l’apparition de La Salette.

 

 

51

Extraits – Encore la France...

    Novembre et décembre 1847

Encore la France...

[Le 11 novembre, fête de saint Martin, la vierge du Carmel sentit une action de la grâce qui] [1] «fut pour moi le signal du combatNotre-Seigneur, après avoir durant six mois inondé mon âme de douceurs ineffables, m’a de nouveau chargée de la Réparation.» [2]

«Mais, ô jugement impénétrable de Dieu, qu’il faut adorer en silence, toutes nos démarches ont été inutiles. [3]

Je ne suis point pour cela découragéecar la très sainte Vierge m’a fait espérer qu’une œuvre si nécessaire à la France s’étendrait dans les villes de ce royaume, et que, en sa considération, elle verserait sur nous le lait de la miséricorde. L’Enfant-Jésus de son côté m’a promis, si elle se propageait selon sa volonté, qu’il donnerait à la France le baiser de paix et de réconciliation Une autre fois, la très sainte Vierge m’a de nouveau recommandé cette confrérie naissante, qui, approuvée par l’Église et enrichie de précieuses faveurs, était toute belle à ses yeuxnotre divine Marie semblait avoir une grande joie de la naissance de cette association qui l’a portée à demander grâce pour la France.»

Jésus couvert de plaies...

«Il m’a fait entendre ces tristes paroles:

—Les Juifs m’ont crucifié le vendredi mais les chrétiens me crucifient le dimanche. Demandez donc de ma part, pour ce diocèse de Tours, l’établissement de l’œuvre réparatrice, afin que mes amis puissent embaumer mes plaies par de pieuses expiations, et obtenir miséricorde pour les coupables. Ma file, l’orage gronde déjàmais je tiendrai ma promesse, si l’on fait ma volonté. Parlez avec humilité, mais en même temps avec une sainte liberté.» [4]

 

Prière de Noël

Prière du 25 décembre 1847

«O mon Dieu! bénissez-moi malgré mon indignité, parce que j’ai fait ce que vous m’avez commandé daignez aussi dans votre grande miséricorde me pardonner mes fautes, car je crains la souveraine rigueur de votre justice quand je pense à ces paroles: “On demandera beaucoup à celui qui aura reçu beaucoup”. Cependant, ô mon Dieu, deux choses me consolent dans la vue de votre jugement. La première, c’est que vous m’avez fait la grâce de marcher dans vos voies avec un esprit de droiture et de simplicité, et toujours sous l’étoile si douce de la sainte obéissance. La seconde, c’est que vous m’avez accordé ce que je vous avais demandé, de ne jamais me glorifier de vos donsoui, Seigneur, je vous dirai jusqu’à la fin de ma vie: A vous seul tout honneur, toute louange et toute gloire, et à moi, misérable pécheresse, la honte, le mépris et la confusion!

Je vous rends mille actions de grâces, ô mon Dieu, d’avoir fait à votre indigne servante deux grands dons: celui de votre Face adorable, et le sein virginal de votre auguste Mère pour y puiser le lait mystérieux de la grâce et de la miséricorde. L’un et l’autre de ces dons charment mon cœur. O aimable Jésus, de quel côté me tournerai-je? D’une part, je vois la Face adorable de mon divin Sauveur, d’où coule un sang précieux qui m’assure la vie éternelle! De l’autre, je vois le sein maternel de Marie, d’où coule un lait mystérieux qui me fait goûter les douceurs d’une manne céleste, et qui remplit mon âme de confiance dans les infinies miséricordes dont la Vierge immaculée est le canal! O bienheureux saints anges, et vous tous, saints et saintes du ciel, remerciez pour moi Jésus et Marie qui m’ont comblée de leurs bienfaits pendant ma vie, et attirez-moi au ciel, afin que j’aille, malgré mon indignité, chanter éternellement avec vous l’hymne de la reconnaissance, pour toutes les grâces que j’ai reçues de mon Dieu et surtout pour l’œuvre réparatrice que sa miséricorde a établie en France.

O bon Jésus, ô tendre Marie, bénissez et propagez l’archiconfrérie je la dépose en vos aimables Cœurs, soyez à jamais ses puissants protecteurs !

Sit Nomen Domini benedictum.

Vade retro, Satana.

O très saint et très aimable Enfant-Jésus, je vous rends grâce de m’avoir aidée à faire cette petite relation en votre honneur et pour la gloire de votre divine Mère. Je la dépose à vos pieds en ce jour mémorable de votre auguste naissance, et vous prie très humblement de prendre en cette belle fête une nouvelle puissance sur mon âme. Je veux jusqu’à la fin de ma vie être votre petite bergère pour garder vos brebis, et votre petite domestique pour vous servir ainsi que votre sainte Mère. Oui, ô divin Enfant, céleste Époux de mon âme, je renonce à tout ce que je suis, et je me donne à tout ce que vous êtes, possédez-moi souverainement!

Ainsi soit-il.

 

Sœur Marie de Saint-Pierre de la Sainte Famille,

carmélite indigne.

Le 25 décembre 1847, jour de Noël.

Gloire à Dieu et paix aux hommes de bonne volonté!»

 

[1] Abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.

[2] 11 novembre 1847.

[3] Suite aux instances faites, le 14 novembre auprès de Monseigneur l’Archevêque pour l’établissement de l’Œuvre de la Réparation.

[4] 2 décembre 1847.

— « On ne manqua pas de faire connaître cette communication à Monseigneur Morlot. Il fut, par conséquent, prévenu de “l’orage qui grondait”, et averti que c’était la dernière heure pour agir.

— Abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.

Wednesday, 1 April 2026

Thursday's Serial: “Journal Spirituel” by Sœur Marie de Saint-Pierre (in French) - XXI.

 

46

La “petite voie”

    Lettre du 1 août 1847

Introduction

«Malgré ma répugnance à mettre par écrit les dispositions actuelles de mon âme, je le ferai cependant de bon cœur, pour pratiquer l’obéissance et la simplicité du saint Enfant-Jésus, que je veux imiter. Comme j’ai la confiance que vous mettrez ce papier au feu, je vous parlerai avec la simplicité d’un petit enfant, et vous rendrez compte de ce qui s’est passé en mon âme depuis la fête de saint Jean-Baptiste jusqu’à ce jour.

Ma Révérende Mère, mon âme, depuis cette époque, a été appliquée à adorer le Verbe incarné à la mamelle de sa sainte Mère. Oh! que ce mystère est ineffable! L’âme est toute ravie d’un tel prodige; un Dieu, enfant d’une Vierge! Celui qui a parlé par les prophètes, et qui a donné sa loi aux hommes au milieu des éclairs et du tonnerre, Celui enfin par qui tout a été fait, le Verbe divin, la parole éternelle du Père, est là en silence, attaché au sein de sa Mère, par obéissance à Dieu, son Père, lui faisant hommage de son pouvoir absolu en se réduisant à l’impuissance d’un petit enfant, se nourrissant d’un lait qui, bientôt changé en son sang précieux, se répandra pour le salut du monde!

Il est là ce Dieu agneau, destiné au sacrifice, attaché à la mamelle de sa sainte Mère par la même obéissance qui bientôt l’attachera à la croix. Oh! que cette contemplation est ravissante! Mais, après avoir considéré avec respect et amour ce divin Enfant, mon esprit se porte sur son auguste Mère. Ah! quels devaient être les sentiments de son cœur, en voyant son Dieu, son Créateur se nourrir de sa substance! Combien je la remercie d’avoir allaité mon Sauveur, d’avoir engraissé, si je peux m’exprimer ainsi, la victime de notre salut!

Oui, ô divine Marie, rien n’est si pur que votre sein virginal, parce que vous êtes bénie entre toutes les femmes. Il m’apparaît comme un soleil de pureté et comme une fontaine de grâces! Allons y puiser, afin de naître à l’enfance spirituelle de Jésus naissant.»

 

La «petite voie»

«Je dois imiter les vertus de son enfance, et, pour m’en être une fois un peu éloignée, j’ai perdu la présence de la sainte Vierge et celle de l’Enfant-Jésus pendant à peu près huit jours; mais je me suis humiliée devant Dieu au souvenir de mes profondes misères; il a lancé dans mon cœur un vif trait de contrition, j’ai pleuré amèrement mes péchés passés; bientôt, comme le père de l’enfant prodigue, il m’a donné le baiser de paix et de réconciliation, et s’est communiqué à mon âme de la manière la plus intime. Alors il m’a fait connaître la pureté, la perfection que je devais avoir pour m’unir à lui, parce qu’il est mon Dieu et mon tout; ensuite il m’a montré les faveurs qu’il me destinait, si j’étais fidèle à suivre la lumière de sa grâce.

Cette communication a changé la disposition de mon âme, j’ai retrouvé l’Enfant-Jésus au sein virginal de sa divine Mère. Notre-Seigneur m’a déclaré plusieurs fois qu’il voulait que je l’adorasse en cet état, car peu d’âmes sont capables de cette sainte application, qui demande une grande pureté de cœur. Le démon est venu me tourmenter, pour me faire abandonner mes exercices envers ce mystère; mais quand j’eus soumis mes inquiétudes au guide de mon âme et mis ses conseils en pratique, le démon a fui devant l’obéissance.»

«Mon âme est toute perdue en ce mystère ineffable; j’y pense nuit et jour. Une fois que j’étais éveillée à une heure du matin, je sentais en moi la présence de la sainte Vierge; elle me fit de nouveau connaître les trésors de grâces qu’elle renfermait dans son sein, m’invitant à puiser à cette source en pleine liberté et me pressant de faire part de mon abondance aux pauvres pécheurs. A la sainte communion, en ce même jour, l’Enfant-Jésus m’avertit de prier pour les âmes impures.

—Je vous ai préparée et purifiée, me disait-il; maintenant, levez-vous, allez me chercher des âmes, afin que je règne sur elles.

Ensuite il a opéré en moi quelque chose que je ne puis comprendre: j’ai senti un poids de douleur inexprimable, j’étais comme dans un feu; mes sens étaient liés par une puissance divine. J’ai compris que l’Enfant-Jésus voulait me faire combattre le démon de l’orgueil et de l’impureté avec les vertus et les grâces de sa sainte Enfance. Vivent Jésus et Marie! »

Remarque [1]

«On sera peut-être étonné, après m’avoir vue occupée pendant quatre ans à méditer la grandeur du très saint Nom de Dieu, de me voir maintenant si attachée à un mystère qui semble, aux yeux de quelques chrétiens, le plus petit et le moins honorable dans la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je ne condamnerai pas ceux qui peuvent avoir cette opinion: car l’année dernière, sans les lumières que l’Enfant-Jésus et sa sainte Mère m’ont accordées, j’aurais peut-être partagé leur sentiment. Mais aujourd’hui il n’en est pas ainsi, et d’après les communications que j’ai reçues et que je reçois encore au moment où j’écris, je dirai que ce mystère, si inconnu qu’il soit au monde, est cependant grand, admirable, ineffable; sa profondeur n’est pénétrée que par l’Enfant-Jésus, qui en est l’objet, et par la Vierge sa tendre Mère.

A Dieu ne plaise que j’imite les anges rebelles, qui, après avoir contemplé la hauteur et la sublimité des perfections divines, n’ont pas voulu ensuite abaisser leurs regards orgueilleux sur les humiliations du Verbe incarné et l’adorer dans cet état d’anéantissement. Oui, ô divin Enfant, vous êtes aussi digne de nos respects et de nos adorations sur le sein virginal de votre Mère que dans le sein de votre Père éternel; vous êtes et vous serez toujours le Dieu de l’éternité.»[2]

 

[1] «La sœur fait suivre ce récit (ci-dessus) d’une réflexion qui mérite d’être remarquée.»

— Abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.

[2] Document C, Lettre VI.

 

 

47

Marie, canal des grâces

    Lettre du 13 août 1847

Explication...

«Comment vous exprimer, ma Révérende Mère, par de faibles paroles des choses aussi incompréhensibles ? Cependant, avec le secours du saint Enfant-Jésus, j’essayerai d’en balbutier quelques mots, qui, quoique imparfaitement dits, pourront néanmoins vous donner lumière sur l’état actuel de mon âme.

Ah ! si je savais écrire, si je savais parler! Non, jamais jusqu’ici je n’avais bien connu le précieux don que Jésus nous a fait en nous léguant sa Mère. O mystère de clémence et d’amour ! Aussitôt  qu’il nous eut enfantés sur la croix, au milieu des plus affreuses souffrances, il a remis tous ces nouveau-nés entre les bras de Marie, la plus tendre des mères, afin qu’elle les nourrît et les élevât pour la vie éternelle. Dans cette vue, il a rempli son sein du lait de la grâce et de la miséricorde; il a fait cette divine Mère légataire des biens immenses qu’il avait acquis pendant sa laborieuse vie et sa douloureuse passion, afin qu’elle devînt le canal admirable d’où découleraient des mérites infinis sur la sainte Église, son Épouse.

J’ai encore été éclairée sur ce mystère: le Saint-Esprit, du plus pur sang de Marie, avait formé le corps adorable de notre divin Sauveur. Ce corps sacré était né de cette tendre Mère, elle avait des droits sur lui; c’est pourquoi, après sa mort, il a été déposé entre ses bras maternels. Cet aimable Jésus m’a fait entendre qu’il avait voulu lui rendre tout ce qu’il avait reçu d’elle pour opérer la rédemption du monde. Elle l’avait nourri de son lait très pur; Jésus, pour la remercier, lui a remis son sang, dont il l’a faite la dépositaire: oui, elle était là, debout au pied de la croix, afin de recevoir ce dépôt dans le précieux vaisseau de son cœur maternel! Marie avait donné à Jésus son corps adorable, et Jésus le lui a rendu après sa mort, orné de ses glorieuses plaies, afin qu’elle puisât, dans ses fontaines sacrées, la vie éternelle pour les enfants que son amour lui avait engendrés avant son dernier soupir. Oui, Jésus est à Marie avec tous ses trésors, et Marie est aux hommes avec toutes ses tendresses! Oh qu’elle est grande la miséricorde de cette Mère ! Elle nous tend ses bras bienfaisants, elle nous invite à puiser le lait de la grâce sur son sein virginal : son Cœur est toujours ouvert pour nous recevoir.

— Tant que l’homme est sur la terre, il est dans un état d’enfance ; au ciel seulement il sera dans l’âge parfait ; c’est pourquoi il doit sans cesse recourir à sa Mère comme un petit enfant.

Oui, je le vois clairement dans la lumière de Dieu, l’homme doit sans cesse recourir à la très sainte Vierge, sa Mère, s’il veut parvenir à l’âge parfait de la vie éternelle. Voilà les deux grands mystères de la maternité de Marie que l’Enfant-Jésus veut m’apprendre : Marie, Mère de Dieu, et Marie, Mère de l’homme. C’est pourquoi il m’applique continuellement à le considérer au sein de sa Mère, se nourrissant de son lait virginal, afin de m’apprendre par son exemple à recourir à elle, pour me nourrir du lait de ses vertus

Elle [1] m’a fait comprendre que, de même qu’elle choisit certains lieux, afin d’y répandre ses grâces avec profusion, ainsi elle choisirait mon âme pour en faire le théâtre de ses miséricordes. Je n’ai pas tardé à ressentir l’effet de cette promesse, car aujourd’hui, après la sainte communion, l’Enfant-Jésus, m’apparaissant au sein de sa divine Mère, m’a fait connaître plus clairement sa volonté: ce grand mystère est un trésor caché dans le champ de son Église, et il le découvre à qui il lui plaît. Il y a eu des âmes chargées par lui d’honorer les mystères de sa Passion; à cet effet, il les a marquées de ses sacrés stigmates; mais, pour moi, il me charge, malgré mon indignité, de porter l’état de sa petite enfance. Déjà il m’a préparée lui-même à cette faveur. Voici qu’aujourd’hui il daigne, par la sainte communion, m’unir à lui et me faire entrer dans son Cœur adorable, afin que je m’approche du sein virginal de son auguste Mère ; c’est lui qui me conduit à cette source de grâces et de bénédictions, me disant de puiser le lait de la divine miséricorde dans l’esprit de charité avec lequel il a puisé lui-même; car il a pris ce lait pour tous les hommes, et, pour tous les hommes, il l’a répandu en versant son sang sur la croix. Je dois, à son exemple, m’approprier cette mystérieuse liqueur sur le sein de Marie, au nom de tous mes frères, et la répandre ensuite sur le monde entier, comme une rosée céleste, pour rafraîchir et purifier la terre dévorée par le feu de la concupiscence et pleine de corruption.

—Je veux que vous soyez bien petite, mais que vous ayez un grand cœur.

Voici une petite prière qui m’a été inspirée, avec laquelle je dois recueillir cette liqueur mystérieuse sur le sein maternel de Marie :

O très sainte et très digne Mère de Dieu, faites couler à grand flots sur tous les hommes, qui sont vos enfants, le lait de la grâce et de la miséricorde.

[La très sainte Vierge m’a dit que je devais] bien connaître le grand privilège qui m’était accordé par la bonté de son Fils.

Ma très Révérende Mère, comment vous expliquer ce que j’ai ressenti pendant cette opération de la grâce. Oh! que c’est une chose admirable et incompréhensible de se trouver, comme un petit enfant, dans l’union de Jésus sur le sein de sa Mère, la divine Marie ! Oh ! comme elle donne abondamment ce lait de miséricorde : La source, m’a-t-elle dit, est intarissable.

Mais, hélas ! qui suis-je, moi misérable et indigne, pour ainsi députée afin de puiser à cette fontaine pour le salut des pécheurs ? Je me suis prosternée la face contre terre, confessant à Dieu mon indignité pour une telle mission; mais le Seigneur choisit toujours les instruments les plus faibles pour faire éclater davantage sa puissance.

 

Objection au sujet du lait...

Je dois répondre d’après les lumières que j’ai reçues à ce sujet:

—Le lait très pur de la sainte Vierge, dira-t-on, est vénérable ; saint Louis, roi de France, en avait apporté quelques gouttes de la Terre-Sainte, et il les estimait comme une des plus grandes richesses de son trésor royal ; mais il sera toujours vrai de dire que ce lait sacré de Marie n’a pas la vertu de purifier les pécheurs. Ce privilège n’appartient qu’au sang précieux du Sauveur. C’est précisément le raisonnement que je faisait moi-même, lorsque Notre-Seigneur daigna m’instruire. Voici, à peu près, ce qu’il m’a enseigné: il est certain que le lait proprement dit de la substance de la très sainte Vierge, dont a été nourri le Verbe incarné dans son enfance, n’avait point alors la vertu de sanctifier les âmes, ce serait une erreur de le croire; mais ce lait sacré, ayant rempli les veines adorables de notre Sauveur, est devenu le sang d’un Dieu. Par la rédemption, nous avons été faits enfants du Père céleste et frères de Notre-Seigneur Jésus-Christ; la Mère de Jésus est devenue notre Mère. Alors le Sauveur l’a établie dépositaire des richesses et des mérites infinis de sa vie et de sa Passion; il lui a rendu le corps et le sang adorables qu’il avait reçus d’elle; il a rempli ses mamelles d’un lait mystérieux et divin, pour nourrir les nouveaux enfants qu’il avait engendrés sur la croix, et dont elle est la Mère dans l’ordre de la grâce. Ainsi, quand Notre-Seigneur m’envoie au sein de Marie chercher le lait de la miséricorde pour le salut des pécheurs, il n’y a en ce procédé rien de contraire à la foi, ni à la doctrine de l’Église, qui nomme la très sainte Vierge le refuge des pécheurs, la trésorière de son Fils. Les mamelles virginales et le lait mystérieux dont j’ai parlé dans cette relation sont l’image des douceurs de la grâce, et la figure de l’effusion de la miséricorde.»

«Je vous salue, ô Marie, conçue sans péché, vigne mystérieuse, qui avez produit la divine grappe de raisin foulé plus tard au pressoir de la croix: il en est sorti un vin sacré, déposé dans le précieux vaisseau de votre Cœur, afin que vous le distilliez sur les enfants dont vous êtes devenue la Mère sur la montagne du Calvaire!»[2]

 

[1] La sainte Vierge.

[2] Document C, Lettre VII.

 

 

48

L'exemple de Jésus...

    Lettre du 14 septembre 1847

L’humilité de Jésus enfant

[Ma Révérende Mère], l’Enfant-Jésus me fait porter l’état de sa petite enfance, ainsi qu’il me l’avait promis. Mais comment parler de ces opérations aussi admirables qu’extraordinaires ? Oui, je l’avoue en toute simplicité, il n’y a que l’amour de l’obéissance qui puisse me déterminer à en dire quelques mots; c’est par obéissance que j’ai répondu à l’appel de l’Enfant-Jésus, qui m’a conduite au sein de sa divine Mère. Je ne suis restée à cette fontaine de grâces que par obéissance à mes supérieurs, et ce sera encore sous l’étoile de l’obéissance que j’écrirai; sa douce lumière éclairera mon âme et l’empêchera de tomber dans les pièges du démon.

Un jour, pendant mon oraison, le Saint-Esprit me fit connaître la pureté du sein virginal de la Mère de Dieu ; mon âme, suspendue en la contemplation de ce soleil éclatant de lumière et de pureté, goûtait des délices ineffables.»[1]

«L’Enfant-Jésus, malgré mon extrême indignité, a transformé mon âme en lui, et m’a fait participer au lait mystérieux de sa sainte Mère. Il m’a été donné de puiser dans ces fontaines admirables le lait de la grâce et de la miséricorde pour mes frères les pauvres pécheurs. Par ce privilège, que le très saint Enfant-Jésus m’accordait, il me fut dit que j’obtiendrais de grandes faveurs « pour la France », et que je n’étais qu’un instrument dont Dieu voulait se servir. Ainsi je vois très clairement que ces grâces ne me sont point personnelles; je dois, au contraire, en quelque sorte m’oublier. Je me regarde, entre les mains de l’Enfant-Jésus, comme un vase pour recueillir à la fontaine mystérieuse et répandre ensuite cette divine liqueur, sans rien en retenir par intérêt propre. La plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes: voilà le cri de mon cœur. Je reçois gratuitement, je dois donner gratuitement. Je suis, en cette nouvelle mission, la petite économe du saint Enfant-Jésus. Puissé-je être fidèle! Car un jour il me demandera compte de mon administration sur les biens qu’il a mis entre mes faibles mains.»

 

Considération

«Oh! quels sentiments excite dans l’âme la contemplation d’un Dieu enfant suspendu à la mamelle de sa Mère ! Le Verbe éternel enveloppé de pauvres langes ! La Parole éternelle du Père réduite au silence ! Toutes les perfections infinies du Dieu Vivant cachées sous la nuée de l’humanité ! Le Tout-Puissant réduit à l’impuissance ! La grandeur raccourcie ! Oh ! quelle gloire Jésus enfant a rendue à son divin Père en cet état de pauvreté et d’humiliation ! car alors il lui a fait l’hommage de son pouvoir absolu en suspendant ses divines opérations. Que d’actions éclatantes il aurait pu faire en entrant dans le monde! Cependant il s’en est privé pour obéir à son Père, et pour nous montrer l’exemple d’une profonde humilité. — Après cette considération, je me dis à moi-même: Oh! de quel prix doit être aux yeux du Père éternel cette seule action du Verbe enfant, pressant pendant quinze mois le sein maternel de la Vierge Marie, puisqu’il a comme anéanti ou renfermé dans cette seule action sa grandeur, sa puissance, sa sagesse et toutes ses facultés ! O mystère profond et ineffable ! Plus il paraît petit aux yeux des hommes, plus il est grand aux yeux du Père éternel. J’ai vu un jour dans une lumière divine que le Père céleste m’accordera ce que je désirerai, lorsque je le lui demanderai au nom de l’Enfant-Jésus sur le sein de sa Mère. Oui, ô divin Enfant, vous êtes, en cet humble état, aussi digne de notre amour, de nos hommages et de nos adorations, que vous le fûtes plus tard lorsque vous guérissiez les malades, ressuscitiez les morts, et commandiez aux vents et à la mer. Ici je vous contemple silencieux, caché, adorant les conseils éternels de votre Père sur votre vie et votre douloureuse Passion ; déjà la croix est plantée dans votre Cœur, vous n’attendez que les heures marquées par votre Père céleste pour accomplir sa volonté.»

 

Partage des amertumes...

«J’ai obéi, mais j’ai été terriblement tourmentée par le démon, qui craint sans doute que ces âmes ne lui échappent. La très sainte Vierge m’a dit qu’il fallait persévérer dans mes exercices, malgré les efforts de mes ennemis. Le diable ne peut combattre contre un petit enfant, il est trop orgueilleux pour cela; voilà pourquoi il fait tout ce qu’il peut pour me détourner du mystère de la maternité divine.»

«Notre-Seigneur m’a fait connaître depuis quelques jours qu’en suçant la mamelle de sa très sainte Mère, il suçait aussi la mamelle de la rigoureuse justice de son Père, et qu’il allait m’y faire participer. Je commence à porter cet état; je vois ce divin Enfant si triste! Je le regarde maintenant chargé des péchés du monde, et portant déjà la croix dans son Cœur.»

«Oh ! que je trouve un merveilleux rapport entre Jésus attaché au sein de Marie et Jésus attaché à la croix ! Je le vois en ces deux états comme une victime suspendue entre le ciel et la terre. Ici je vois la Reine des martyrs, le Cœur déjà blessé par le glaive de douleur, nourrir se sa propre substance ce corps adorable qui doit tant souffrir pour nous dans sa passion. Je vois Jésus le Sauveur du monde remplir ses veines sacrées de ce précieux sang qu’il doit répandre un jour sur le Calvaire.

Le cardinal Halgrinus[2] compare toutes les gouttes de lait que la très sainte Vierge a données à notre divin Rédempteur, avec tout le sang que les martyrs ont répandu pour lui ; il conclut que dans la vérité la très sainte Vierge a plus mérité par son lait que les martyrs par leur sang. N’a-t-il pas raison, puisque ce sang n’était répandu que pour la défense de la foi, et que  ce lait était donné pour la nourriture de l’adorable personne du Verbe incarné, qui est bien plus noble que la foi?

Je vous salue, ô Marie, reine des martyrs, dont le sang précieux, blanchi par la piété maternelle, a coulé pendant quinze mois de votre sein virginal pour remplir les veines sacrées du Roi des martyrs!»

 

[1] Document C, Lettre VIII.

[2] Jean, surnommé Halgrin, né à Abbeville, créé cardinal par Grégoire IX en 1227 et mort en 1237, « a laissé à la postérité des témoignages de son éminente doctrine dans le riche commentaire qu’il a fait sur le Cantique des cantiques. » (Histoire générale des Cardinaux, t. I, p. 258.) — En faisant ressortir, d’après l’autorité de ce savant cardinal, les mérites de la sainte Vierge dans l’allaitement du Verbe, la sœur Saint-Pierre suppose toujours, on doit le comprendre, la pauvreté et la perfection des vertus et des dispositions intérieures avec lesquelles Marie a accompli cet acte, et qui surpassent sans contredit le mérite des martyrs et tous les saints.

— Note de l’abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.