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La “petite voie”
Lettre du 1 août 1847
Introduction
«Malgré ma répugnance à mettre par écrit les dispositions actuelles de mon âme, je le ferai cependant de bon cœur, pour pratiquer l’obéissance et la simplicité du saint Enfant-Jésus, que je veux imiter. Comme j’ai la confiance que vous mettrez ce papier au feu, je vous parlerai avec la simplicité d’un petit enfant, et vous rendrez compte de ce qui s’est passé en mon âme depuis la fête de saint Jean-Baptiste jusqu’à ce jour.
Ma Révérende Mère, mon âme, depuis cette époque, a été appliquée à adorer le Verbe incarné à la mamelle de sa sainte Mère. Oh! que ce mystère est ineffable! L’âme est toute ravie d’un tel prodige; un Dieu, enfant d’une Vierge! Celui qui a parlé par les prophètes, et qui a donné sa loi aux hommes au milieu des éclairs et du tonnerre, Celui enfin par qui tout a été fait, le Verbe divin, la parole éternelle du Père, est là en silence, attaché au sein de sa Mère, par obéissance à Dieu, son Père, lui faisant hommage de son pouvoir absolu en se réduisant à l’impuissance d’un petit enfant, se nourrissant d’un lait qui, bientôt changé en son sang précieux, se répandra pour le salut du monde!
Il est là ce Dieu agneau, destiné au sacrifice, attaché à la mamelle de sa sainte Mère par la même obéissance qui bientôt l’attachera à la croix. Oh! que cette contemplation est ravissante! Mais, après avoir considéré avec respect et amour ce divin Enfant, mon esprit se porte sur son auguste Mère. Ah! quels devaient être les sentiments de son cœur, en voyant son Dieu, son Créateur se nourrir de sa substance! Combien je la remercie d’avoir allaité mon Sauveur, d’avoir engraissé, si je peux m’exprimer ainsi, la victime de notre salut!
Oui, ô divine Marie, rien n’est si pur que votre sein virginal, parce que vous êtes bénie entre toutes les femmes. Il m’apparaît comme un soleil de pureté et comme une fontaine de grâces! Allons y puiser, afin de naître à l’enfance spirituelle de Jésus naissant.»
La «petite voie»
«Je dois imiter les vertus de son enfance, et, pour m’en être une fois un peu éloignée, j’ai perdu la présence de la sainte Vierge et celle de l’Enfant-Jésus pendant à peu près huit jours; mais je me suis humiliée devant Dieu au souvenir de mes profondes misères; il a lancé dans mon cœur un vif trait de contrition, j’ai pleuré amèrement mes péchés passés; bientôt, comme le père de l’enfant prodigue, il m’a donné le baiser de paix et de réconciliation, et s’est communiqué à mon âme de la manière la plus intime. Alors il m’a fait connaître la pureté, la perfection que je devais avoir pour m’unir à lui, parce qu’il est mon Dieu et mon tout; ensuite il m’a montré les faveurs qu’il me destinait, si j’étais fidèle à suivre la lumière de sa grâce.
Cette communication a changé la disposition de mon âme, j’ai retrouvé l’Enfant-Jésus au sein virginal de sa divine Mère. Notre-Seigneur m’a déclaré plusieurs fois qu’il voulait que je l’adorasse en cet état, car peu d’âmes sont capables de cette sainte application, qui demande une grande pureté de cœur. Le démon est venu me tourmenter, pour me faire abandonner mes exercices envers ce mystère; mais quand j’eus soumis mes inquiétudes au guide de mon âme et mis ses conseils en pratique, le démon a fui devant l’obéissance.»
«Mon âme est toute perdue en ce mystère ineffable; j’y pense nuit et jour. Une fois que j’étais éveillée à une heure du matin, je sentais en moi la présence de la sainte Vierge; elle me fit de nouveau connaître les trésors de grâces qu’elle renfermait dans son sein, m’invitant à puiser à cette source en pleine liberté et me pressant de faire part de mon abondance aux pauvres pécheurs. A la sainte communion, en ce même jour, l’Enfant-Jésus m’avertit de prier pour les âmes impures.
—Je vous ai préparée et purifiée, me disait-il; maintenant, levez-vous, allez me chercher des âmes, afin que je règne sur elles.
Ensuite il a opéré en moi quelque chose que je ne puis comprendre: j’ai senti un poids de douleur inexprimable, j’étais comme dans un feu; mes sens étaient liés par une puissance divine. J’ai compris que l’Enfant-Jésus voulait me faire combattre le démon de l’orgueil et de l’impureté avec les vertus et les grâces de sa sainte Enfance. Vivent Jésus et Marie! »
Remarque [1]
«On sera peut-être étonné, après m’avoir vue occupée pendant quatre ans à méditer la grandeur du très saint Nom de Dieu, de me voir maintenant si attachée à un mystère qui semble, aux yeux de quelques chrétiens, le plus petit et le moins honorable dans la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je ne condamnerai pas ceux qui peuvent avoir cette opinion: car l’année dernière, sans les lumières que l’Enfant-Jésus et sa sainte Mère m’ont accordées, j’aurais peut-être partagé leur sentiment. Mais aujourd’hui il n’en est pas ainsi, et d’après les communications que j’ai reçues et que je reçois encore au moment où j’écris, je dirai que ce mystère, si inconnu qu’il soit au monde, est cependant grand, admirable, ineffable; sa profondeur n’est pénétrée que par l’Enfant-Jésus, qui en est l’objet, et par la Vierge sa tendre Mère.
A Dieu ne plaise que j’imite les anges rebelles, qui, après avoir contemplé la hauteur et la sublimité des perfections divines, n’ont pas voulu ensuite abaisser leurs regards orgueilleux sur les humiliations du Verbe incarné et l’adorer dans cet état d’anéantissement. Oui, ô divin Enfant, vous êtes aussi digne de nos respects et de nos adorations sur le sein virginal de votre Mère que dans le sein de votre Père éternel; vous êtes et vous serez toujours le Dieu de l’éternité.»[2]
[1] «La sœur fait suivre ce récit (ci-dessus) d’une réflexion qui mérite d’être remarquée.»
— Abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.
[2] Document C, Lettre VI.
47
Marie, canal des grâces
Lettre du 13 août 1847
Explication...
«Comment vous exprimer, ma Révérende Mère, par de faibles paroles des choses aussi incompréhensibles ? Cependant, avec le secours du saint Enfant-Jésus, j’essayerai d’en balbutier quelques mots, qui, quoique imparfaitement dits, pourront néanmoins vous donner lumière sur l’état actuel de mon âme.
Ah ! si je savais écrire, si je savais parler! Non, jamais jusqu’ici je n’avais bien connu le précieux don que Jésus nous a fait en nous léguant sa Mère. O mystère de clémence et d’amour ! Aussitôt qu’il nous eut enfantés sur la croix, au milieu des plus affreuses souffrances, il a remis tous ces nouveau-nés entre les bras de Marie, la plus tendre des mères, afin qu’elle les nourrît et les élevât pour la vie éternelle. Dans cette vue, il a rempli son sein du lait de la grâce et de la miséricorde; il a fait cette divine Mère légataire des biens immenses qu’il avait acquis pendant sa laborieuse vie et sa douloureuse passion, afin qu’elle devînt le canal admirable d’où découleraient des mérites infinis sur la sainte Église, son Épouse.
J’ai encore été éclairée sur ce mystère: le Saint-Esprit, du plus pur sang de Marie, avait formé le corps adorable de notre divin Sauveur. Ce corps sacré était né de cette tendre Mère, elle avait des droits sur lui; c’est pourquoi, après sa mort, il a été déposé entre ses bras maternels. Cet aimable Jésus m’a fait entendre qu’il avait voulu lui rendre tout ce qu’il avait reçu d’elle pour opérer la rédemption du monde. Elle l’avait nourri de son lait très pur; Jésus, pour la remercier, lui a remis son sang, dont il l’a faite la dépositaire: oui, elle était là, debout au pied de la croix, afin de recevoir ce dépôt dans le précieux vaisseau de son cœur maternel! Marie avait donné à Jésus son corps adorable, et Jésus le lui a rendu après sa mort, orné de ses glorieuses plaies, afin qu’elle puisât, dans ses fontaines sacrées, la vie éternelle pour les enfants que son amour lui avait engendrés avant son dernier soupir. Oui, Jésus est à Marie avec tous ses trésors, et Marie est aux hommes avec toutes ses tendresses! Oh qu’elle est grande la miséricorde de cette Mère ! Elle nous tend ses bras bienfaisants, elle nous invite à puiser le lait de la grâce sur son sein virginal : son Cœur est toujours ouvert pour nous recevoir.
— Tant que l’homme est sur la terre, il est dans un état d’enfance ; au ciel seulement il sera dans l’âge parfait ; c’est pourquoi il doit sans cesse recourir à sa Mère comme un petit enfant.
Oui, je le vois clairement dans la lumière de Dieu, l’homme doit sans cesse recourir à la très sainte Vierge, sa Mère, s’il veut parvenir à l’âge parfait de la vie éternelle. Voilà les deux grands mystères de la maternité de Marie que l’Enfant-Jésus veut m’apprendre : Marie, Mère de Dieu, et Marie, Mère de l’homme. C’est pourquoi il m’applique continuellement à le considérer au sein de sa Mère, se nourrissant de son lait virginal, afin de m’apprendre par son exemple à recourir à elle, pour me nourrir du lait de ses vertus
Elle [1] m’a fait comprendre que, de même qu’elle choisit certains lieux, afin d’y répandre ses grâces avec profusion, ainsi elle choisirait mon âme pour en faire le théâtre de ses miséricordes. Je n’ai pas tardé à ressentir l’effet de cette promesse, car aujourd’hui, après la sainte communion, l’Enfant-Jésus, m’apparaissant au sein de sa divine Mère, m’a fait connaître plus clairement sa volonté: ce grand mystère est un trésor caché dans le champ de son Église, et il le découvre à qui il lui plaît. Il y a eu des âmes chargées par lui d’honorer les mystères de sa Passion; à cet effet, il les a marquées de ses sacrés stigmates; mais, pour moi, il me charge, malgré mon indignité, de porter l’état de sa petite enfance. Déjà il m’a préparée lui-même à cette faveur. Voici qu’aujourd’hui il daigne, par la sainte communion, m’unir à lui et me faire entrer dans son Cœur adorable, afin que je m’approche du sein virginal de son auguste Mère ; c’est lui qui me conduit à cette source de grâces et de bénédictions, me disant de puiser le lait de la divine miséricorde dans l’esprit de charité avec lequel il a puisé lui-même; car il a pris ce lait pour tous les hommes, et, pour tous les hommes, il l’a répandu en versant son sang sur la croix. Je dois, à son exemple, m’approprier cette mystérieuse liqueur sur le sein de Marie, au nom de tous mes frères, et la répandre ensuite sur le monde entier, comme une rosée céleste, pour rafraîchir et purifier la terre dévorée par le feu de la concupiscence et pleine de corruption.
—Je veux que vous soyez bien petite, mais que vous ayez un grand cœur.
Voici une petite prière qui m’a été inspirée, avec laquelle je dois recueillir cette liqueur mystérieuse sur le sein maternel de Marie :
O très sainte et très digne Mère de Dieu, faites couler à grand flots sur tous les hommes, qui sont vos enfants, le lait de la grâce et de la miséricorde.
[La très sainte Vierge m’a dit que je devais] bien connaître le grand privilège qui m’était accordé par la bonté de son Fils.
Ma très Révérende Mère, comment vous expliquer ce que j’ai ressenti pendant cette opération de la grâce. Oh! que c’est une chose admirable et incompréhensible de se trouver, comme un petit enfant, dans l’union de Jésus sur le sein de sa Mère, la divine Marie ! Oh ! comme elle donne abondamment ce lait de miséricorde : La source, m’a-t-elle dit, est intarissable.
Mais, hélas ! qui suis-je, moi misérable et indigne, pour ainsi députée afin de puiser à cette fontaine pour le salut des pécheurs ? Je me suis prosternée la face contre terre, confessant à Dieu mon indignité pour une telle mission; mais le Seigneur choisit toujours les instruments les plus faibles pour faire éclater davantage sa puissance.
Objection au sujet du lait...
Je dois répondre d’après les lumières que j’ai reçues à ce sujet:
—Le lait très pur de la sainte Vierge, dira-t-on, est vénérable ; saint Louis, roi de France, en avait apporté quelques gouttes de la Terre-Sainte, et il les estimait comme une des plus grandes richesses de son trésor royal ; mais il sera toujours vrai de dire que ce lait sacré de Marie n’a pas la vertu de purifier les pécheurs. Ce privilège n’appartient qu’au sang précieux du Sauveur. C’est précisément le raisonnement que je faisait moi-même, lorsque Notre-Seigneur daigna m’instruire. Voici, à peu près, ce qu’il m’a enseigné: il est certain que le lait proprement dit de la substance de la très sainte Vierge, dont a été nourri le Verbe incarné dans son enfance, n’avait point alors la vertu de sanctifier les âmes, ce serait une erreur de le croire; mais ce lait sacré, ayant rempli les veines adorables de notre Sauveur, est devenu le sang d’un Dieu. Par la rédemption, nous avons été faits enfants du Père céleste et frères de Notre-Seigneur Jésus-Christ; la Mère de Jésus est devenue notre Mère. Alors le Sauveur l’a établie dépositaire des richesses et des mérites infinis de sa vie et de sa Passion; il lui a rendu le corps et le sang adorables qu’il avait reçus d’elle; il a rempli ses mamelles d’un lait mystérieux et divin, pour nourrir les nouveaux enfants qu’il avait engendrés sur la croix, et dont elle est la Mère dans l’ordre de la grâce. Ainsi, quand Notre-Seigneur m’envoie au sein de Marie chercher le lait de la miséricorde pour le salut des pécheurs, il n’y a en ce procédé rien de contraire à la foi, ni à la doctrine de l’Église, qui nomme la très sainte Vierge le refuge des pécheurs, la trésorière de son Fils. Les mamelles virginales et le lait mystérieux dont j’ai parlé dans cette relation sont l’image des douceurs de la grâce, et la figure de l’effusion de la miséricorde.»
«Je vous salue, ô Marie, conçue sans péché, vigne mystérieuse, qui avez produit la divine grappe de raisin foulé plus tard au pressoir de la croix: il en est sorti un vin sacré, déposé dans le précieux vaisseau de votre Cœur, afin que vous le distilliez sur les enfants dont vous êtes devenue la Mère sur la montagne du Calvaire!»[2]
[1] La sainte Vierge.
[2] Document C, Lettre VII.
48
L'exemple de Jésus...
Lettre du 14 septembre 1847
L’humilité de Jésus enfant
[Ma Révérende Mère], l’Enfant-Jésus me fait porter l’état de sa petite enfance, ainsi qu’il me l’avait promis. Mais comment parler de ces opérations aussi admirables qu’extraordinaires ? Oui, je l’avoue en toute simplicité, il n’y a que l’amour de l’obéissance qui puisse me déterminer à en dire quelques mots; c’est par obéissance que j’ai répondu à l’appel de l’Enfant-Jésus, qui m’a conduite au sein de sa divine Mère. Je ne suis restée à cette fontaine de grâces que par obéissance à mes supérieurs, et ce sera encore sous l’étoile de l’obéissance que j’écrirai; sa douce lumière éclairera mon âme et l’empêchera de tomber dans les pièges du démon.
Un jour, pendant mon oraison, le Saint-Esprit me fit connaître la pureté du sein virginal de la Mère de Dieu ; mon âme, suspendue en la contemplation de ce soleil éclatant de lumière et de pureté, goûtait des délices ineffables.»[1]
«L’Enfant-Jésus, malgré mon extrême indignité, a transformé mon âme en lui, et m’a fait participer au lait mystérieux de sa sainte Mère. Il m’a été donné de puiser dans ces fontaines admirables le lait de la grâce et de la miséricorde pour mes frères les pauvres pécheurs. Par ce privilège, que le très saint Enfant-Jésus m’accordait, il me fut dit que j’obtiendrais de grandes faveurs « pour la France », et que je n’étais qu’un instrument dont Dieu voulait se servir. Ainsi je vois très clairement que ces grâces ne me sont point personnelles; je dois, au contraire, en quelque sorte m’oublier. Je me regarde, entre les mains de l’Enfant-Jésus, comme un vase pour recueillir à la fontaine mystérieuse et répandre ensuite cette divine liqueur, sans rien en retenir par intérêt propre. La plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes: voilà le cri de mon cœur. Je reçois gratuitement, je dois donner gratuitement. Je suis, en cette nouvelle mission, la petite économe du saint Enfant-Jésus. Puissé-je être fidèle! Car un jour il me demandera compte de mon administration sur les biens qu’il a mis entre mes faibles mains.»
Considération
«Oh! quels sentiments excite dans l’âme la contemplation d’un Dieu enfant suspendu à la mamelle de sa Mère ! Le Verbe éternel enveloppé de pauvres langes ! La Parole éternelle du Père réduite au silence ! Toutes les perfections infinies du Dieu Vivant cachées sous la nuée de l’humanité ! Le Tout-Puissant réduit à l’impuissance ! La grandeur raccourcie ! Oh ! quelle gloire Jésus enfant a rendue à son divin Père en cet état de pauvreté et d’humiliation ! car alors il lui a fait l’hommage de son pouvoir absolu en suspendant ses divines opérations. Que d’actions éclatantes il aurait pu faire en entrant dans le monde! Cependant il s’en est privé pour obéir à son Père, et pour nous montrer l’exemple d’une profonde humilité. — Après cette considération, je me dis à moi-même: Oh! de quel prix doit être aux yeux du Père éternel cette seule action du Verbe enfant, pressant pendant quinze mois le sein maternel de la Vierge Marie, puisqu’il a comme anéanti ou renfermé dans cette seule action sa grandeur, sa puissance, sa sagesse et toutes ses facultés ! O mystère profond et ineffable ! Plus il paraît petit aux yeux des hommes, plus il est grand aux yeux du Père éternel. J’ai vu un jour dans une lumière divine que le Père céleste m’accordera ce que je désirerai, lorsque je le lui demanderai au nom de l’Enfant-Jésus sur le sein de sa Mère. Oui, ô divin Enfant, vous êtes, en cet humble état, aussi digne de notre amour, de nos hommages et de nos adorations, que vous le fûtes plus tard lorsque vous guérissiez les malades, ressuscitiez les morts, et commandiez aux vents et à la mer. Ici je vous contemple silencieux, caché, adorant les conseils éternels de votre Père sur votre vie et votre douloureuse Passion ; déjà la croix est plantée dans votre Cœur, vous n’attendez que les heures marquées par votre Père céleste pour accomplir sa volonté.»
Partage des amertumes...
«J’ai obéi, mais j’ai été terriblement tourmentée par le démon, qui craint sans doute que ces âmes ne lui échappent. La très sainte Vierge m’a dit qu’il fallait persévérer dans mes exercices, malgré les efforts de mes ennemis. Le diable ne peut combattre contre un petit enfant, il est trop orgueilleux pour cela; voilà pourquoi il fait tout ce qu’il peut pour me détourner du mystère de la maternité divine.»
«Notre-Seigneur m’a fait connaître depuis quelques jours qu’en suçant la mamelle de sa très sainte Mère, il suçait aussi la mamelle de la rigoureuse justice de son Père, et qu’il allait m’y faire participer. Je commence à porter cet état; je vois ce divin Enfant si triste! Je le regarde maintenant chargé des péchés du monde, et portant déjà la croix dans son Cœur.»
«Oh ! que je trouve un merveilleux rapport entre Jésus attaché au sein de Marie et Jésus attaché à la croix ! Je le vois en ces deux états comme une victime suspendue entre le ciel et la terre. Ici je vois la Reine des martyrs, le Cœur déjà blessé par le glaive de douleur, nourrir se sa propre substance ce corps adorable qui doit tant souffrir pour nous dans sa passion. Je vois Jésus le Sauveur du monde remplir ses veines sacrées de ce précieux sang qu’il doit répandre un jour sur le Calvaire.
Le cardinal Halgrinus[2] compare toutes les gouttes de lait que la très sainte Vierge a données à notre divin Rédempteur, avec tout le sang que les martyrs ont répandu pour lui ; il conclut que dans la vérité la très sainte Vierge a plus mérité par son lait que les martyrs par leur sang. N’a-t-il pas raison, puisque ce sang n’était répandu que pour la défense de la foi, et que ce lait était donné pour la nourriture de l’adorable personne du Verbe incarné, qui est bien plus noble que la foi?
Je vous salue, ô Marie, reine des martyrs, dont le sang précieux, blanchi par la piété maternelle, a coulé pendant quinze mois de votre sein virginal pour remplir les veines sacrées du Roi des martyrs!»
[1] Document C, Lettre VIII.
[2] Jean, surnommé Halgrin, né à Abbeville, créé cardinal par Grégoire IX en 1227 et mort en 1237, « a laissé à la postérité des témoignages de son éminente doctrine dans le riche commentaire qu’il a fait sur le Cantique des cantiques. » (Histoire générale des Cardinaux, t. I, p. 258.) — En faisant ressortir, d’après l’autorité de ce savant cardinal, les mérites de la sainte Vierge dans l’allaitement du Verbe, la sœur Saint-Pierre suppose toujours, on doit le comprendre, la pauvreté et la perfection des vertus et des dispositions intérieures avec lesquelles Marie a accompli cet acte, et qui surpassent sans contredit le mérite des martyrs et tous les saints.
— Note de l’abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.
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