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Thursday, 7 May 2026

Thursday's Serial: “Journal Spirituel” by Sœur Marie de Saint-Pierre (in French) - the end.

 

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Témoignages

Drôle d'héritage

 

Témoignages

Abbé Panager Curé de Saint-Étienne à Rennes

«Je ne l’ai connue que depuis le moment où elle me choisit pour directeur. Elle s’adressa à moi, parce qu’elle voulait être religieuse. Ce motif me fit la recevoir de bon cœur, et je tâchai de l’aider. Elle fut toujours exacte, docile. Je lui prêtai des livres, la vis quelquefois en particulier. J’en fus toujours édifié, et me décidai à la proposer au Carmel.» [1]

 

Monsieur Dupont, le Saint-homme de Tours

La Salette

[Suite à une communication de Sœur Marie de Sainte à la Mère Supérieure, juste au début du mois de septembre 1846, et, avant l’apparition [2] sur la « sainte montagne»...]

«En 1846, vers les premiers jours du mois de septembre, à la veille de partir avec ma famille pour Saint-Servan, en Bretagne, j’allai prendre le commissions de la Révérende Mère, dont quelques parents demeuraient à Saint-Malo. Je fus obligé d’écrire la liste, assez longue, des commissions qui m’étaient données. Nous nous entretînmes ensuite de la sœur Marie de Saint-Pierre.

Voici ce qu’elle vient de me dire — ajouta la Révérende Mère. Et comme au même instant je me trouvais un crayon à la main, j’écrivis ce qui suit: Notre-Seigneur s’adressant à la sœur, lui dit: Ma mère a parlé aux hommes de ma colère ; elle veut la fléchir; elle m’a montré son sein et m’a dit: “Voilà le sein qui vous a nourri, laissez-lui répandre des bénédictions sur mes autres enfants”. Alors elle est descendue, pleine de miséricorde, sur la terre ; ayez donc confiance en elle.

Je mis ces lignes dans mon livre de prières et je n’y pensai plus. Ne me trouvais-je pas devant un langage mystérieux, où le passé se confondait avec le présent et le futur? Je me contentai donc de me maintenir, d’une manière un peu vague, dans la conviction où j’étais depuis longtemps, que la sœur était la confidente de Notre-Seigneur. Cette conviction prit un nouvel essor lorsque, le 22 octobre de la même année, je reçus copie de la première lettre de Monsieur le curé Corps, relative à l’apparition de la sainte Vierge à la Salette, le 19 septembre. C’était l’accomplissement de la prédiction des premiers jours de septembre. J’en fis une copie et me hâtai de l’expédier à Monsieur le curé de Corps, qui ne tarda pas à m’écrire: “Dès le premier jour, j’ai cru ; aujourd’hui, si on peut parler ainsi, je crois double”.

Je m’étais fait une loi de ne rien écrire de ce qui m’était révélé, en secret, des communications de la sœur Saint-Pierre. Mais il est évident que, dans le cas dont je viens de parler, j’obéissais à un bon mouvement, puisque la phrase que j’ai transcrite ne se trouve pas dans le recueil des Révélations. A ce propos, la Révérende Mère me dit :

— J’ordonnais toujours à la sœur de mettre par écrit ce qu’elle voulait me rapporter; mais il est probable que, dans la circonstance actuelle, je l’aurai écoutée, et par mégarde j’aurai oublié ma formule ordinaire, qui tendait à la tenir dans l’humilité: Ma fille, par obéissance, allez écrire ce que vous voulez dire, je n’ai pas le temps de vous écouter. Or, j’ai bien pu, dans l’espace de cinq ans, faire plusieurs fois le même oubli, surtout lorsque la communication était courte et débitée avec la volubilité ordinaire de la sœur. Et dans ces cas-là elle se serait bien gardée de prendre la plume.

Cette explication est bien simple, bien naturelle, ce semble, et tout à fait concluante.

Il est touchant, plus qu’on ne peut penser et dire, de voir notre auguste Mère confier à de pauvres petits enfants les amertumes de son cœur maternel. N’est-il pas suffisant qu’elle ait été arrosée du sang de son divin Fils sur le Calvaire ? Faut-il aujourd’hui qu’une génération impie, le blasphème à la bouche, rappelle les affreuses stations des rues de Jérusalem? Et que deviendrons-nous, si Marie ne peut plus retenir le bras de Jésus ?...» [3]

 

Tours, La Salette et Lourdes

«A Tours, Notre-Seigneur parle à sa servante, lui annonce les miséricordieuses visites de sa très sainte Mère. A La Salette, Marie, assise sur la pierre, verse des larmes; elle porte sur elle les insignes de la Passion, se plaint amèrement des blasphèmes qui blessent la majesté divine, prédit des fléaux; mais, pour que sa présence sur la terre ne soit pas stérile, elle dit et répète de faire passer ses plaintes à son peuple: c’est-à-dire, sans doute, aux petits et aux simples; car les prétendus savants n’étaient pas de force à adopter le miracle de l’apparition. Les petits, au contraire, ont cru dès le premier moment; ils auront prié, et l’on peut penser qu’ils ont obtenu au moins un répit, puisque, quelques années après, en 1868, la très sainte Vierge se montrait à Lourdes revêtue d’un vêtement de fête; elle ouvre les mains qu’elle tenait cachées à La Salette, elle se nomme triomphalement l’Immaculée Conception, elle demande, ce qu’on peut prendre pour un gage de paix, l’érection d’une église: toutes choses qui peuvent nous faire espérer un meilleur avenir.» [4]

 

La Réparation

« Sit Nomen Domini benedictum!

Nous touchons, je crois, à la réalisation des vœux de la vénérable sœur, apôtre de l’œuvre réparatrice. Il est impossible que la circulaire ne produise pas un grand effet dans le monde chrétien, et le monde chrétien s’occupera à demander grâce et miséricorde. Que Dieu en soit bénit, et son saint Nom glorifié à jamais !» [5]

“Coïncidence” de dates

«Sœur Saint-Pierre, entrée au Carmel depuis trois années seulement, édifiait la communauté par sa très vive dévotion envers l’Enfant-Jésus, lorsque tout d’un coup, le 26 août 1843, elle vint après la messe se jeter aux pieds de la Révérende Mère prieure : “Notre-Seigneur, dit-elle, vient de me donner ordre de dire et de faire dire, le plus souvent que je pourrai, l’invocation suivante relative au grand crime du blasphème : Qu’à jamais soit loué, béni, aimé, adoré, glorifié, le très saint, très sacré, très adorable, inconnu, inexprimable Nom de Dieu, au ciel, sur la terre et dans les enfers, par toutes les créatures sorties des mains de Dieu et par le Sacré-Cœur de Jésus au très Saint-Sacrement de l’autel.

Or, il se rencontrait que le 25, veuille de cette ineffable communication, était précisément le dernier jour d’une union de prières en forme de quarantaine (la quarantaine de saint Louis dont nous avons parlé). Les prières se terminaient par cette aspiration: Que votre Nom, Seigneur, soit connu, béni, en tout temps, en tous lieux. La quarantaine n’avait pas été faite au Carmel, mais, suivant toute apparence, en plusieurs villes et par un grand nombre d’âmes: il ne semble pas douteux que cette union de prières n’ait hâté la naissance de l’œuvre de la Réparation.

Chose remarquable, le 8 août de cette même année 1843, le souverain pontife Grégoire XVI donne un bref pour permettre d’instituer de pieuses confréries dont le but est l’extirpation du blasphème. D’une autre part, à la même époque, dans le diocèse de Nantes, un révérend père Jésuite qui évangélisait sans aucun succès une paroisse rurale étrangement livrée au blasphème, obtint des fruits de salut abondants, peu après que Monseigneur l’évêque eut approuvé une association contre le blasphème avec quarante jours d’indulgence.

Enfin, par une circonstance fortuite, on découvrit dans le même temps qu’une petite feuille d’impression intitulée: “Avertissement au peuple français ou réparation inspirée pour apaiser la colère de Dieu”, avait été publiée, en 1819, avec approbation de Monsieur l’abbé Soyer, vicaire général de Poitiers, mort en 1845 évêque de Luçon; que cet avertissement avait pour but l’extirpation du blasphème, et qu’il avait été inspiré à une pieuse carmélite de Poitiers, la mère Adélaïde, laquelle mourut en odeur de sainteté le 31 juillet 1843, c’est-à-dire vingt-six jours avant que la sœur Saint-Pierre reçût la mission de demander l’œuvre réparatrice du blasphème, comme si Dieu eût attendu la mort d’un de ses prophètes pour un susciter un autre : Uno deficiente, haud deficit alter. [6]

(...)

Si la foi n’ordonne pas, elle permet du moins de croire qu’il en a été ainsi, conformément à cette promesse: “Quand plusieurs seront réunis en mon nom, je me trouverai au milieu d’eux.” [7]

Ce ne fut qu’un an après les révélations faites à la vénérable sœur que nous reconnûmes la coïncidence toute mystérieuse qui existait entre l’aspiration de la quarantaine et l’invocation prescrite par Notre-Seigneur : comme si le ciel eût entendu le cri de la terre!... Et l’œuvre de la Réparation naissait... »[8]

 

Extraits divers

«La pauvre sœur en souffre étrangement et continue à recevoir des avis sur la nécessité de réparer. Les cris de cette sainte âme ont donné naissance, à Tours, aux petites feuilles contre le blasphème. Mais elle souffre encore et demande de la part de notre bon Sauveur qui consent à être apaisé, une œuvre de réparation d’honneur.» [9]

«Il est vrai que je n’ai mission ni directe ni indirecte pour parler de choses aussi relevées; mais, d’un autre côté, sans que j’aie jamais fait aucun calcul à ce sujet, des circonstances m’ayant mis à même d’entrer en qualité de colporteur dans cette affaire, j’ai comme une obligation matérielle à remplir.

(...)

Notre-Seigneur connaît les vœux ardents que je forme à ce sujet, chaque fois que le très saint Nom de Dieu se présente à ma pauvre âme dans la sainte Écriture. Et que d’occasions se sont présentées pendant le carême et depuis Pâques !» [10]

 

Monseigneur Morlot, archevêque de Tours

«Je ferai tout mon possible pour répondre à des manifestations qui me paraissent d’une haute importance et d’un si grand intérêt.» [11]

«Il est non seulement bon et nécessaire, mais urgent de donner la suite que vous indiquez à ces inspirations. Dans l’écrit se trouve compris tout ce que je voulais y voir. Dieu bénira ces efforts et ce concours de prières et d’expiation.» [12]

«Mon enfant, je désire de tout mon cœur établir cette œuvre et lui donner la publicité qu’elle mérite, mais c’est une chose difficile. Si vous connaissiez comme moi les obstacles! Nous avons déjà tant de peine à faire marcher notre peuple dans la voie ordinaire: que dira-t-on si je propose quelque pratique de plus? Cela n’excitera-t-il pas les méchants à de plus grands blasphèmes? Exposez à Dieu nos difficultés et priez beaucoup pour moi; demandez de nouvelles lumières; si le Seigneur vous éclaire, vous m’en donnerez connaissance. Mon enfant, ce que vous éprouvez n’a point le caractère des illusions; j’y reconnais, au contraire, le cachet de Dieu. Nous avons pris des informations et nous savons que plusieurs personnes ont eu la même inspiration que vous au sujet de cette œuvre réparatrice; elle existe en Italie, et il y a un mouvement pour elle dans plusieurs diocèses de France. Je désire beaucoup que les âmes pieuses s’appliquent à cette dévotion, mais vous surtout, mon enfant; offrez-vous à Dieu comme une victime; offrez vos pénitences et toutes vos œuvres en sacrifice de réparation pour l’Église et pour la France; unissez-vous à Notre-Seigneur Jésus-Christ au très Saint-Sacrement de l’autel pour rendre, par lui, honneur, louange et gloire aux trois divines personnes de l’adorable Trinité; tâchons d’empêcher le bras du Seigneur de s’appesantir sur nous. Adressons-nous au saint Cœur de Marie; offrons au Père éternel, par les mains de cette auguste Mère, le sang, les souffrances et tous les mérites de son Fils, et j’espère que nous apaiserons la colère de Dieu.

Vous ferez, le jeudi une amende honorable; le vendredi, vous direz les litanies de la Passion, et le samedi, celles de la sainte Vierge. Quand le Seigneur vous l’inspirera, vous réciterez, mon enfant, les prières de la Réparation; mais j’aime mieux que vous fassiez les prières les plus communes.

Dès lors que vous ne vous obstinez pas à rien poursuivre hors des limites de l’obéissance et que vous abandonnez ces choses au jugement de vos supérieurs, vous devez être parfaitement tranquille.

Je trouve tout cela très bien ; priez le Seigneur de m’éclairer et agissez uniquement pour la gloire de Dieu». [13]

«J’apprends avec la plus vive sensibilité la mort de cette bonne sœur; mais il faut la féliciter et non la plaindre. Nous devons espérer aussi qu’elle va continuer au ciel, et d’une manière plus efficace encore, ce qu’elle a si bien commencé sur la terre. Elle protégera votre chère maison, le diocèse et la France !... J’en ai la douce confiance. Demain j’offrirai pour elle et pour vous toutes l’auguste sacrifice.» [14]

«J’ai lu avec un bien grand intérêt la notice que vous m’avez adressée. Je ne doute pas de l’impression qu’elle produira dans toutes les maisons de votre Ordre, et j’ai la ferme confiance avec vous que cette âme choisie, étant en possession de la gloire et du bonheur, plaidera efficacement notre cause auprès du Seigneur, après avoir prié sur cette terre avec tant de foi et pratiqué ici-bas les belles vertus qui distingue les vraies épouses de Jésus-Christ.» [15]

 

Une Carmélite [16]

«Parler de sœur Marie de Saint-Pierre, rendre hommage à sa vertu, est pour moi tout à la fois un bonheur et un devoir. Je vais donc mettre simplement, par écrit, quelques particularités qui m’ont frappée dans les rapports que j’ai eus avec elle.

Elle entra en religion plusieurs années après moi; à cette époque, quoique professe, j’étais en au noviciat, ce qui me mit à même de la bien connaître, et, par suite, de l’admirer. Déjà nous voyions en elle une religieuse formée à toutes les vertus; celles que je remarquai davantage, c’étaient son humilité, son recueillent et son obéissance. Elle recevait les épreuves et les humiliations auxquelles on la soumettait avec tant de joie et de reconnaissance, que nous en étions toutes édifiées; loin de s’excuser, elle s’accusait toujours elle-même, et semblait rechercher sans cesse les occasions de s’anéantir. Elle était si recueillie, qu’elle ne voyait pas même ce qui se passait devant elle. Un jour, pendant son postulat, notre Mère lui avait permis de lever les yeux au chœur pour voir une cérémonie touchante; mais elle prit la fin pour le commencement, et lorsqu’elle leva les yeux par obéissance, tout était terminé; elle n’avait rien vu de ce qui venait de s’accomplir.

Jusqu’à sa profession, je n’eus avec elle que des relations de noviciat; mais bientôt après je m’aperçus de sa dévotion toute spéciale à la sainte Enfance de Notre-Seigneur, pour laquelle je me sentais aussi beaucoup d’attrait ; c’est ce qui nous lia étroitement ensemble, et me fournit l’occasion de connaître un peu plus particulièrement cette belle âme. Sa piété était si douce et si aimable que j’en étais vivement touchée; nos pratiques de dévotion avaient toujours pour but d’honorer le mystère de la divine Enfance. Le saint Enfant-Jésus était l’objet de nos conversations. Avec quelle tendresse elle en parlait! Comme elle savait bien s’entretenir sur les vertus de ce divin Enfant! Et quoiqu’elle s’humiliât toujours, il m’était facile de voir qu’elle en possédait la connaissance à un haut degré. Pour règle de sa conduite, elle avait pris ces mots: Il leur était soumis. Je puis assurer qu’elle les mit en pratique avec la plus grande perfection.

L’office de portière, où elle fut mise peu d’années après sa profession, donna un grand exercice à sa vertu; je fus témoin de sa promptitude dans l’obéissance et de son entière abnégation. A l’époque de notre changement de monastère, ses occupations redoublèrent, et, quoiqu’elle en fût surchargée, elle ne perdait pas un instant son recueillement; elle était fort diligente, et suffisait à tout avec un zèle et une charité remarquables. Étant alors dépositaire, je ne manquais pas non plus d’embarras; mais lorsqu’elle me voyait un peu abattue, ou sur le point de m’échapper, elle me rappelait tout bas ces paroles: Il leur était soumis, et ajoutait: “Allons, soumettons-nous à la volonté du saint Enfant-Jésus; nous sommes ses petites servantes.” Le temps que nous passâmes hors de la clôture vint accroître ses mérites et embellir sa couronne. Elle eut à souffrir de toutes manières; mais les choses les plus pénibles la trouvèrent toujours douce, patiente et résignée. Elle ne se plaignit jamais, et sa gaieté même ne souffrit aucune altération.

Notre chère sœur a été aussi, pour moi, un grand sujet d’édification dans les souffrances corporelles qu’elle eut à supporter ; elle fut prise par la maladie environ un an avant sa mort. J’étais alors infirmière; je ne puis dire quelle consolation j’éprouvais auprès de cette pieuse malade; elle ne refusait rien, trouvait toujours bien ce qu’on faisait pour elle, et semblait oublier ses besoins pour ne s’occuper que de Dieu. Elle était d’une soumission telle, qu’elle n’eût pas fait un pas hors de l’infirmerie sans ma permission. Son recueillement paraissait continuel; en un mot, il me semblait avoir un ange plutôt qu’un infirme. Aussi je ressentis une peine très sensible quand je cessai de lui donner mes soins ?»

 

Drôle d’héritage...

    Lettre à Mr Lebrument [17]

«En voyant, par vos lettres, que vous désiriez quelque souvenir de votre pauvre marraine, j’ai tout de suite pensé à un objet qu’elle-même a confectionné dans une circonstance assez singulière; et je fus surprise lorsque d’elle-même, sans aucune question de ma part, elle me pria de vous destiner le même objet. Je vous avoue que vous êtes son unique légataire; car c’est la seule chose dont elle m’ait priée de disposer pour quelqu’un. Quel est donc cet objet? Je vous le donne en cent à deviner

C’est un tambour..., mais un tambour qui ne ressemble à aucun autre que pour la forme, et dont l’idée est tout à fait ingénieuse. En voici l’histoire.

Quand la pauvre sœur tomba malade, on était au moment des élections gouvernementales. Nous avons eu plus d’une alerte. Alors je lui dis, en plaisantant un peu: “Puisque vous ne pouvez plus prier, vous serez le tambour spirituel, et lorsque vous entendrez la garde nationale battre le rappel, vous appellerez les saints anges à notre secours.” Elle accepta sa nouvelle mission, et, le lendemain, me présenta un petit tambour avec tous les chœurs des anges, le saint Nom de Dieu, etc. Ne pouvant prier, elle le prenait sur son lit pour appeler à notre aide toute la milice céleste, frappant le petit tambour avec les doigts.

Le monde rirait fortement de ce trait de piété enfantine ; mais vous, Monsieur, qui n’êtes pas de ce monde, vous y verrez comme moi, sans doute, l’admirable simplicité d’une âme transformée dans la science de la crèche et dans la vertu de l’obéissance. Ce tambour vous est donc destiné. Il sera du goût, je crois, de votre petit Charles; nous y joindrons quelque autre chose pour vous et pour Madame Lebrument.»

Mère Marie de l’Incarnation,

carmélite indigne

 

* * *

 

NOTA: Les titres et les sous-titres ne figurent pas dans les documents originaux. Nous les avons inclus afin de permettre une recherche plus rapide.

 

* * *

 

          Compilation achevée le 5 mai 1996, date anniversaire de ce beau message reçut par sœur Marie de Saint-Pierre:

«Le Sauveur me fit entendre qu’il avait remis toutes choses entre ses mains [18], et qu’Elle nous obtiendrait le bref du souverain pontife. Cette œuvre réparatrice est si nécessaire à la France et si glorieuse à Dieu, qu’il veut que sa très sainte Mère ait l’honneur de la donner à ce royaume, comme un gage nouveau de sa miséricorde. Allons donc à la très sainte Vierge, qui est la trésorière des grâces de Dieu; disons-lui sans cesse que la France lui est consacrée et qu’elle lui appartient. Redoublons de zèle pour cette Œuvre; que les difficultés ne nous abattent point; pour moi, Notre-Seigneur me donne une confiance sans bornes.

—Sit Nomen Domini benedictum!» [19]

 

[1] Document O - Lettre à la Mère Prieure du Carmel de Tours.

[2] La Vierge Marie est apparue, le 19 septembre 1846, à La Salette, dans les Alpes, diocèse de Grenoble, à deux petits enfants : Mélanie et Maximin.

      Notre Mère du ciel y est apparue en pleurs... Elle y demanda, à «son peuple» — la France — la sanctification du saint jour du Dimanche et la réparation du blasphème. « Si mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de laisser aller le bras de mon Fils; il est si lourd que je ne puis plus le retenir. Oh! si vous saviez combien je souffre pour vous!...» Elle confia également aux enfants un secret assez important sur l’état et l’avenir de l’Église. Ce même secret suscita bien des polémiques. Il fut, malgré cela, approuvé à Rome, par le Chanoine Lippidi. Mélanie, quand à elle, entra au couvent et, après bien des vicissitudes, rendit son âme à Dieu à Altamura, en Italie, où son corps repose. Maximin, après avoir été zouave pontifical, mourut presque dans l’oubli.

[3] Abbé Janvier - « Vie de Monsieur Dupont », T 1, page 161. — Document T, page 9.

[4] Document T, p. 12.

[5] Monsieur Dupont fut profondément touché par la mort de sœur Marie de Saint-Pierre. Il en ressentit, non pas de la tristesse, mais plutôt de la joie, car «à ses yeux une sainte mort était un jour de joie, un commencement de gloire pour l’humble vierge et pour son œuvre de prédilection. Il avait assisté aux obsèques le visage rayonnant, et conduit comme en triomphe sa dépouille mortelle au cimetière de Saint-Jean-des-Coups — ancien cimetière, ainsi nommé de la défaite sanglante que subirent les Normands au IX siècle à l’aspect des reliques de saint Martin —, lieu qui lui était déjà bien cher, puisqu’il y avait conduit six mois auparavant le corps d’Henriette, sa fille unique et bien-aimée.» — Abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.

[6] «L’un venant à manquer, un autre lui succède.»

[7] Documents et mémoires laissés par Monsieur Dupont.

[8] Lettre à la sœur G..., du 11 juillet 1866.

[9] «Les petites feuilles ou feuilles de saint Louis, dont parle ici Monsieur Dupont, étaient des prières imprimées d’abord à Poitiers. (...) Elles furent réimprimées à Tours avec l’approbation de Monseigneur Morlot, lequel ayant été instruit, dès le commencement, des révélations faites à sœur Saint-Pierre, parut tout d’abord s’y intéresser très vivement. “Je ferai tout mon possible pour répondre à des manifestations qui me paraissent d’une haute importance et d’un si grand intérêt.” Ce sont les expressions dont se sert le vénérable prélat dans une lettre écrite à la prieure du Carmel, en date du 29 février 1844.» — Abbé Janvier: “Vie de Monsieur Dupont”. Tome 1, page 144.  Larcher - Paris 1879.

[10] Lettre du 30 avril 1846 à Monsieur le Borgne, vicaire général de Saint-Brieuc.

[11] Ce sont les expressions dont se sert le vénérable prélat dans une lettre écrite à la prieure du Carmel, en date du 29 février 1844.

[12] Lettre de Monseigneur Morlot à la Mère Marie de l’Incarnation, prieure du Carmel de Tours, du 23 janvier 1849, au sujet de la publication des prières de sœur Saint-Pierre.

[13] Lettre de Monseigneur Morlot, à la suite du premier entretien qu’il a eu avec sœur Marie de Saint-Pierre.

[14] Premier billet de condoléances envoyé par l’archevêque au Carmel de Tours, lorsqu’il apprit la mort de sœur Saint-Pierre.

[15] Celui-ci fut envoyé «quand la Circulaire composée selon l’usage sur sœur Saint-Pierre fut envoyée au prélat.»

[16] Il s’agit du témoignage de l’une des Carmélites de Tours «qui a pu la suivre tout le temps et l’observer avec attention», comme le souligne l’abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.

[17] Lettre envoyée par la Prieure du Carmel de Tour à ce bon Monsieur — qui appelait Marie de Saint-Pierre sa «marraine», et qui voulait un souvenir de celle-ci, après son décès.

[18] Entre les mains de Marie.

[19] Lettre du 5 mai 1847

Thursday, 30 April 2026

Thursday's Serial: “Journal Spirituel” by Sœur Marie de Saint-Pierre (in French) - XXV.

 

58

Maladie et mort

Annales du Carmel de Tours

«Depuis longtemps notre chère sœur prévoyait le terme de son exil; dans plusieurs de ses lettres, elle dit ouvertement que Notre-Seigneur le lui avait fait connaître, et qu’il lui restait bien peu de temps à vivre. Elle nous l’avoua en particulier de la manière la plus positive, et quoiqu’elle en connût pas le moment précis de sa mort, elle en parlait comme d’une chose très prochaine. Cependant elle avait jusqu’alors joui d’une assez forte santé, et rien n’annonçait que sa carrière dût être si courte. Elle était seulement sujette à de fréquentes migraines, et l’on a remarqué qu’elle en souffrait particulièrement le vendredi. Mais depuis qu’elle eut fait l’abandon d’elle-même à Notre-Seigneur pour l’accomplissement de ses desseins, on la vit peu à peu s’affaiblir. Le feu de l’amour divin et le zèle du salut des âmes la consumaient lentement, et le poids de son “œuvre” qu’elle portait, disait-elle, avec des peines incroyables, contribuait encore à l’immolation de la victime. Il en paraissait toutefois peu de chose dehors; car sœur Saint-Pierre, toujours exacte et fervente, continuait à remplir les devoirs de sa règle et ceux de son office de portière, devenu moins pénible depuis que la communauté habitait le nouveau monastère. Dans l’été de 1847, l’œuvre réparatrice fut canoniquement érigée ; notre chère sœur en ressentit une joie extrême. Déchargé de ce fardeau qui rendait sa marche si pénible, elle revint en quelque sorte à la vie; son âme fut inondée de délices; le bonheur était peint sur ses traits; sa santé même sembla reprendre sa première vigueur ; elle se trouva en état d soutenir le carême suivant, et l’observa effectivement avec exactitude; mais au moment même où l’Église rappelle la passion du Sauveur, commença pour cette chère sœur le long martyre qui devait terminer une vie si pleine de mérites.

Le 30 mars, Notre-Seigneur lui annonça qu’elle touchait au terme de ses espérances. Depuis cette communication elle ne pensait qu’au ciel, ne désirait que le ciel: elle aimait à s’en entretenir et laissait échapper, comme malgré elle, quelques traits enflammés qui décelaient un peu la sainte ardeur dont son âme était embrasée.

Les événements qui venaient d’avoir lieu en France [1] avaient excité de nouveau sa ferveur et son zèle; la vue des maux qu’elle avait annoncés, et qui menaçaient sa patrie, la porta à un acte vraiment héroïque de charité et de dévouement. Le vendredi saint, à trois heures, elle se prosterna contre terre pour adorer Jésus-Christ mourant, et à cet instant, elle connut que le poids énorme de la colère de Dieu allait s’appesantir sur les hommes; aussitôt, renouvelant son acte d’abandon parfait, elle s’offrit pour détourner les coups de cette redoutable justice. Le Seigneur semblait attendre ce dernier et généreux effort pour immoler sa courageuse victime: immédiatement se déclara une maladie qui la réduisit à l’extrémité.

On se hâta de lui prodiguer les soins les plus assidus; le médecin fut appelé : il jugea tout de suite que le mal était sans remède. Notre sœur soupçonnait déjà toute la gravité de son état, nous pûmes donc lui annoncer sans crainte le danger où elle se trouvait : une seule chose lui fit verser quelques larmes: “C’est, nous dit-elle, le regret de vous quitter et la peine de me séparer de cette communauté qui m’est si chère; mais je prierai pour vous au ciel, et je dois sacrifier ma vie pour l’œuvre que Dieu m’a confiée.”

Avant de sortir pour la dernière fois de sa cellule, elle pria une sœur d’aller devant le Saint-Sacrement, ne pouvant s’y rendre elle-même: c’était pour demander à Notre-Seigneur sa bénédiction, et se dévouer d’une manière spéciale à souffrir tout ce qu’il plairait à Dieu de lui envoyer. En arrivant à l’infirmerie, elle jeta autour d’elle un regard qui semblait dire: “Je ne sortirai plus d’ici.” Effectivement, ce lieu devait être le dernier théâtre de ses vertus et de ses souffrances. On voulut emporter de sa cellule quelques objets de piété à son usage afin qu’elle pût continuer d’en jouir, elle s’y opposa en disant: “C’est maintenant qu’il faut tout sacrifier.”

Nous eûmes cependant quelques lueurs d’espérance; le désir de prolonger une vie si précieuse nous fit employer tous les moyens de la conserver. Ceux de l’art étaient impuissants; nous recourûmes à la sainte Vierge ; notre chère malade s’unit à nos vœux par obéissance, mais elle dit : “Je suis si peu utile et ma santé est si peu de chose ; pourquoi donc la demander à Dieu? Je ne guérirai pas.” Comme elle souffrait beaucoup, on lui dit: “Priez donc Notre-Seigneur qu’il vous soulage, s’il ne veut pas vous guérir.” — “Non, répondit-elle, en fait de souffrance et de sacrifice, je n’ai jamais rien demandé à Dieu de particulier, mais aussi je ne lui ai jamais rien refusé.” Une sœur lui demanda de ses nouvelles : “Je suis bien souffrante, dit-elle, mais tout cela finira bientôt.” — “Vous êtes donc plus malade?” ajouta-t-on ; à quoi elle répondit seulement: “Demandez que ma mort soit sainte, car elle ne tardera pas.”

Lorsqu’elle entra à l’infirmerie, elle était toute pénétrée des jugements de Dieu et se voyait comme sous le poids de sa justice. Oubliant, pour ainsi dire, les faveurs dont elle avait été comblée, elle ne s’occupait que de ses fautes pour en demander pardon au Seigneur. Cet humble sentiment dans une âme si pure s’explique facilement, si l’on considère de quelles vives lumières elle était remplie sur la sainteté de Dieu et sur sa propre bassesse. Cette impression était si vive en elle, que tout son extérieur en portait l’empreinte ; elle paraissait tout absorbée, et plusieurs fois on la vit verser des larmes. Nous lui en demandâmes la cause : “Ma Mère, dit-elle, je pense aux jugements de Dieu, et je pleure mes péchés.”

Tout cela se passait dans les premiers jours; nous allons la suivre jusqu’au terme de ses douleurs.

La maladie de sœur Saint-Pierre était une phtisie pulmonaire fortement caractérisée ; d’autres maux vinrent s’y joindre, et firent sur tout son corps les plus affreux ravages. Une fièvre ardente et continue la dévorait; sa gorge était ulcérée; sa langue et sa bouche étaient sans cesse comme percées par de cruelles épines: ce qui est à remarquer, car Notre-Seigneur lui avait dit qu’elle devait prier et souffrir pour les blasphémateurs. Les nuits s’écoulaient sans lui laisser prendre aucun repos; chaque position sur son lit de douleur devenait un nouveau martyre; elle fut donc obligée de garder longtemps la même situation ; alors des plaies se formèrent et ajoutèrent à ses souffrances. Pendant deux mois et demi que dura sa maladie, elle ne prit aucun aliment: quelques liquides en petite quantité furent toute sa subsistance ; elle en vint même à ne vouloir que l’eau pure; deux fois par jour elle y ajoutait un peu de lait ; ce lait, qu’elle offrait toujours à la sainte Vierge avant de le boire, ne lui fit jamais mal, bien qu’elle ne pût avaler, sans les rejeter à l’instant, d’autres boissons plus légères. Par suite de tous ces maux, son corps devint comme un squelette ; la vue en faisait frémir; sa peau collée à ses os était desséchée comme si elle eût passé par le feu; sa figure seule resta fraîche et vermeille.

Cet état, affreux par la nature, se prolongea contre toute apparence, mais il ne porta aucune atteinte aux dispositions de cette âme généreuse : sa patience fut toujours égale, son union à Dieu continuelle, son esprit de sacrifice entier et sans réserve. Elle faisait paraître, au milieu de sa maladie et de toutes ses pénibles conséquences, la docilité, l’innocence, la simplicité d’un enfant; aussi, lorsque nous lui demandions si quelque chose lui faisait de la peine, elle répondait: “Non, ma Mère, par la grâce de Dieu; car je souffre tout ce qu’il veut et je fais tout ce que l’on veut.” Pour l’entretenir dans ces sentiments, nous lui rappelâmes Jésus enfant et les grâces qu’elle avait reçues par ce mystère ; elle répondit: “Ce divin Maître m’enseignait alors la science de la Crèche, et maintenant c’est la science de la Croix.” Hélas! elle n’avait encore fait que tremper ses lèvres dans le calice amer qu’elle devait boire jusqu’à la lie.

Elle était animée de la plus tendre confiance en Dieu et d’un ardent désir du ciel; à la pensée de sa mort, elle tressaillait d’allégresse: “Mon heure est venue, disait-elle, bientôt tous mes liens seront brisés. Quand vous contemplerai-je, ô céleste séjour? Quand, ô mon Dieu, vous verrai-je face à face et sans voile?” Si on lui parlait du ciel, sa figure prenait une expression animée: “C’est là où j’aspire, disait-elle avec transport. Beau ciel, éternelle patrie, vous épuisez tous mes désirs! Quand, de la terre où je soupire, m’envolerai-je vers les cieux?” Et autres belles paroles des cantiques qu’elle se rappelait à ce sujet. Il semblait, à la voir, que déjà un rayon de la béatitude avait pénétré dans son âme. La plus douce sérénité était sur son front et le sourire sur ses lèvres; sa bouche ne s’ouvrait que pour parler de Dieu. On l’aurait quelquefois regardée longtemps sans qu’elle levât les yeux, tant elle était absorbée dans un profond recueillement.

Au commencement de juin, elle se trouva si mal, qu’elle-même demanda les derniers sacrements: le danger pressait, on se hâta de la satisfaire. Elle reçut le saint viatique et l’Extrême-Onction avec de grands sentiments de piété. Elle demanda pardon à la communauté de la manière la plus touchante. Puis, après la cérémonie, quelques sœurs restèrent à prier auprès d’elle: sa figure était radieuse; elle semblait être dans une sorte d’extase; on ne pouvait la voir sans se sentir pénétré de dévotion, et attendri jusqu’aux larmes. Au bout d’un certain temps, nous nous approchâmes d’elle, lui demandant si elle ne dormait pas: “Oh! non, dit-elle, je m’entretiens avec Notre-Seigneur.” — “Vous vous trouvez donc bien heureuse?” — “Oui, ma Mère, je ne désire plus rien, j’ai mon Tout!”

Le vendredi, 16 juin, elle eut une crise très forte; on crut que ce serait la dernière: la communauté se réunit à l’infirmerie pour réciter les prières des agonisants. La chère malade, qui avait toute sa connaissance, s’y unissait par de ferventes aspirations, mais elle souffrait cruellement et ne pouvait faire davantage. Tout à coup, elle entra dans un état surnaturel dont les effets furent très sensibles. Lorsqu’après la recommandation de l’âme nos sœurs prononcèrent ces paroles: Maria, Mater gratiæ, Mater misericordiæ, elle étendit spontanément ses bras vers le ciel, comme un enfant qui s’élance vers sa mère dès qu’il l’aperçoit, et resta assez longtemps dans cette position, bien que, peu de minutes auparavant, ses bras fussent si faibles et si raides qu’on n’avait pu parvenir à lui faire former le signe de la croix. Ensuite, à deux fois différentes, elle se mit les bras en croix pour expirer comme une victime, et, lorsqu’on voulut l’en empêcher, elle dit: “Laissez-moi ainsi, c’est pour moi un devoir.” Elle prenait tour à tour son crucifix et une petite statue de l’Enfant-Jésus qui ne la quittait jamais, les couvrait de baisers, les serrait sur son cœur; puis tenant l’Enfant-Jésus élevé le plus haut qu’il lui fut possible, elle prononça solennellement, mais assez bas, ces paroles: “Père éternel, je vous offre encore une fois cet adorable Enfant, votre divin Fils, pour l’expiation de mes péchés et ceux de tous les hommes, pour les besoins de la sainte Église, pour la France, pour la Réparation. Aimable Jésus, je remets, j’abandonne cette œuvre entre vos mains; c’est pour elle que j’ai vécu, c’est pour elle que je meurs!” Puis elle posa l’Enfant-Jésus sur sa tête, en disant: “Divin Enfant, couvrez ma vie criminelle par les mérites de votre sang précieux; renouvelez en moi la grâce de l’innocence ; revêtez-moi de votre vertu de pureté, de votre esprit d’humilité. Oh! venez avec moi quand je sortirai de ce monde ; venez, ô mon Jésus, venez, ne tardez pas ! Marie, ma tendre Mère, venez chercher mon âme!” Elle prononçait toutes ces paroles et beaucoup d’autres avec une expression qu’on essayerait en vain de reproduire: on eût dit des étincelles de feu qui s’échappaient d’un foyer brûlant. Elle demanda pardon de ses fautes à Dieu, puis à la communauté, en répandant des larmes amères, remercia des soins qu’on lui avait prodigués et ajouta: “Oh! mes sœurs, qu’on est heureux de mourir carmélite!” Puis, s’adressant à nous: “Adieu, ma Mère, dit-elle, donnez-moi votre bénédiction; bientôt je paraîtrai devant Dieu, et je suis heureuse de mourir entre vos bras.”

Elle nous témoigna sa reconnaissance du soin que nous avions pris de son âme; elle dit ensuite: “L’heure est arrivée, ô Jésus, venez.” Et un peu après, croisant ses bras sur sa poitrine: “Mon Père, je remets mon âme entre vos mains.” Elle resta quelques instants recueillie, puis revint à son état naturel. Pendant cette scène touchante, il était aisé de voir qu’il se passait en elle quelque chose de céleste et d’extraordinaire ; la communauté, témoin de ce spectacle ne pouvait, que par des larmes, témoigner son admiration.

Pendant sa maladie, sœur Saint-Pierre reçut la sainte communion, soit en dévotion, soit en viatique, aussi souvent que son état et nos règles le permirent. Elle soupirait après cette précieuse faveur, et trouvait dans l’Eucharistie toute sa force et toute sa consolation. Selon son habitude, elle s’y disposait dès la veille, et, comme elle était privée de sommeil, la nuit entière se passait en d’amoureux colloques. Plusieurs de celles qui la veillèrent ces nuits-là assurent n’en avoir jamais passé de plus agréables. Une fois, entre autres, notre pieuse sœur ne put contenir ses sentiments, et, pour annoncer qu’elle devait communier, elle dit avec effusion de cœur:

 

Demain matin

L’Époux divin,

Plein de tendresse,

Viendra soutenir ma faiblesse,

Demain matin!

 

Et de temps en temps elle ajoutait:

 

Mon Bien-Aimé ne paraît pas encore:

Trop longue nuit, dureras-tu toujours?

 

Elle prenait ensuite son Enfant-Jésus, le baisait sans cesse, lui demandant pardon de ses fautes, et le conjurant de purifier le cœur de sa petite servante; puis, pour l’offrir au Père éternel, elle le tint levé très haut et resta une heure entière dans cette position fatigante, sans faire le moindre mouvement.

Une autre fois, nous hésitions à la faire communier dans la crainte qu’elle ne fût pas bien à elle, car elle avait passé une fort mauvaise nuit et paraissait très abattue; mais sœur Saint-Pierre n’oublia pas la faveur qui lui avait été promise. Le matin, dès qu’elle nous aperçut, elle dit: “Ma Mère, j’attends mon Dieu; quand viendra-t-il? Oh ! que je le désire ! j’ai si grand besoin de lui!” Il fallut céder à ses instances. Après cette communion, elle resta dans une profonde oraison; à la voir, on eût dit que son âme jouissait d’une félicité anticipée. Un jour qu’on lui donnait la sainte Eucharistie, une religieuse remarqua sur sa figure une expression de sainteté dont elle fut frappée ; elle ne put la fixer longtemps, à cause de l’éclat qu’elle crut voir sur son visage.

Le viatique fut renouvelé à notre chère malade le jour de la très Sainte-Trinité, fête patronale de l’Archiconfrérie Réparatrice. Elle eût bien désiré mourir ce jour-là, mais Dieu en avait décidé autrement, et le lui fit connaître dans la communion. Quelque temps après la cérémonie, je me rendis à l’infirmerie pour la voir. “Ma Mère, nous dit-elle, je resterai encore un peu sur la terre, parce que mon âme n’est pas assez purifiée; mais pendant ce temps je vais souffrir cruellement, car Notre-Seigneur m’a attachée à la croix, et j’y resterai jusqu’à mon dernier soupir. Ne me donnez plus de soins, plus de soulagements; je dois maintenant souffrir et je ne veux plus penser qu’à mon éternité. Je désire rester seule avec mon Dieu, car je puis presque plus parler; on croit que je dors, mais non, je suis uniquement occupée de lui. Bientôt je contemplerai sa Face adorable, bientôt je chanterai ses louanges pour une éternité. Oh! comme je prierai alors pour l’Église, pour la France, pour la communauté et pour la Réparation!... — “Mais, lui dis-je, n’avez-vous pas, au sujet de cette œuvre, la crainte d’avoir été dans l’illusion, ou l’inquiétude d’avoir suivi plutôt vos idées que l’esprit de Dieu ?” — “Non, non, répondit-elle d’un ton grave et solennel; j’ai pu me tromper, je l’ai toujours dit, mais je puis assurer, prête à paraître devant le Seigneur, que je n’ai jamais agi en cela par mon propre esprit; il m’en a beaucoup coûté, aussi n’ai-je rien fait que par la volonté de Dieu et pour accomplir ses desseins. Dans tout ce que j’ai écrit par ordre de nos supérieurs, j’ai toujours parlé dans la sincérité de mon âme, et je le signerais de mon sang. Je n’ai, par la grâce de Dieu, rien à me reprocher à cet égard, je suis parfaitement tranquille.” — “Avez-vous quelque espoir pour l’avenir de la France?” — “J’ai la plus grande confiance ; les méchants ne feront pas tout ce qu’ils veulent; la paix reviendra: c’est pour cela que la Réparation est établie. Ma carrière est finie comme Notre-Seigneur me l’a déclaré ; car l’œuvre de la Réparation est faite: c’est pour cette œuvre que Dieu m’a mise au monde et c’est elle qui sauvera la France. Oh ! que Dieu est boy! que sa miséricorde est étendue! Il ne veut même pas que sa petite servante soit séparée de lui après la mort, et il la purifie entièrement pour l’emmener tout de suite au ciel. Non, jamais je n’aurais pu croire qu’il me fit cette grâce, si je ne l’avais entendu de sa bouche. La sainteté de Dieu est si grande, que je croyais rester en purgatoire jusqu’à la fin du monde. Maintenant donc, je n’ai plus qu’à souffrir, il faut entrer dans les desseins de Dieu. Oh ! qu’il est bien vrai que sa justice a pour se satisfaire des moyens inconnus aux hommes!...”

Effectivement cette généreuse victime commença une nouvelle carrière de souffrances dont on essayera vainement de se représenter la rigueur. Elle ne voulait plus qu’on la soulageât: “Non, disait-elle, plus rien que la souffrance; laissez, laissez Dieu agir.” Si on lui offrait quelque chose, elle répondait: “Je le prendrai si on me le donne, mais je ne le demanderai pas.” Néanmoins elle céda à l’obéissance plutôt qu’au besoin de la nature, et rentra dans la voie commune, prenant et demandant ce qui lui était nécessaire. Mais on ne pouvait désormais apporter ni remède ni adoucissement à ses maux: tout ce qu’on lui donnait semblait, au contraire, y ajouter de nouveaux aiguillons. Pas une plainte cependant ne sortit de sa bouche. Quelque fois l’excès de la douleur lui arrachait des cris plaintifs, mais toujours entrecoupés de paroles édifiantes et de sentiments de résignation, comme ceux-ci : “Mon Dieu, que je souffre! Ayez pitié de moi, n’abandonnez pas votre petite servante. Je suis votre victime, vous savez, Seigneur ; mais souvenez-vous-en. Que Dieu est admirable dans ses voies! Adorons sa volonté sainte. Que le temps est long! Que je soupire ardemment après mon Bien-Aimé! Mon doux Jésus, vous ne me ferez donc pas mourir! Venez, Seigneur Jésus, venez, ne tardez pas!” Au plus fort de ses angoisses, elle disait avec un accent qu’il est impossible de retracer: “Ah ! que les sévérités de la justice divine sont terribles! Mon Dieu, que vos desseins sont rigoureux! Si l’on savait ce que j’endure! O mon divin Époux, que vous m’êtes amer, vous qui êtes si doux!” Pour la soutenir dans ces moments de désolation, nous lui rappelâmes qu’elle s’était offerte à Dieu pour accomplir ses desseins. “Oui, répondit-elle, et je ne m’en repens pas. Mon Dieu, je veux tout ce que vous voudrez, autant que vous le voudrez; et, s’il le faut, je consens à souffrir jusqu’à la fin du monde.” Quand on lui demandait d’où elle souffrait le plus: “De toutes les parties de mon corps, disait-elle ; c’est un martyre universel, mon lit est un purgatoire où je brûle, le feu me consume et chaque instant me paraît un siècle. Je ne demande pas à Dieu qu’il abrège ou qu’il adoucisse mes douleurs, mais j’appelle l’heure de ma délivrance. Mon divin Jésus, quand vous serai-je unie pour toujours?” Elle aimait à répéter: “Je meurs fille de l’Église et fille du Carmel.” Dans ses plus violentes crises, elle disait d’un ton suppliant qui arrachait les larmes: “Je vous en conjure, demandez pour moi la patience, je ne puis souffrir plus longtemps. Parlez-moi du ciel, parlez-moi de Dieu.” Elle réclamait son crucifix et le baisait sans cesse. “Je ne veux plus que mon crucifix, disait-elle, il est mon trésor, ma force et ma consolation; j’ai continuellement les yeux fixés sur lui, car il m’encourage à souffrir. Oui, mon amour est crucifié et je suis crucifiée avec lui.” Elle demandait souvent qu’on offrit de nouveau ses souffrances à Notre-Seigneur, et comme on la priait une fois de les appliquer pour une intention particulière, elle dit: “Je ne sais si je le puis, car je suis toute consacrée à la Réparation; je suis victime, mais l’obéissance en décidera.” Nous lui demandâmes, pendant ses derniers jours, comment doit mourir une victime: “Immolée”, répondit-elle.

Cette terrible agonie se prolongea bien au delà de toutes les prévisions. Pour la supporter, il fallut que sœur Saint-Pierre reçût de Dieu des forces physiques et spirituelles presque au-dessus de la nature. Au milieu de tant de douleurs, elle conserva la paix la plus profonde, un calme d’âme toujours égal, il reparaissait sur son visage, altéré par la souffrance, une douce et admirable gaieté. Elle disait un jour, en parlant des soins que son état réclamait: “La nature est bien exigeante, mais le cœur est tout au Sauveur.” On s’estimait heureuse de lui rendre quelques services; car elle les recevait avec une reconnaissance extrême et les payait toujours agréablement; on eût voulu ne pas la quitter. Elle s’efforçait de donner à toutes des marques de gratitude et d’attachement; à nous surtout, elle prodiguait les plus touchantes expressions d’amour et de reconnaissance. Un jour, en nous apercevant, elle tendit les bras et se leva sur son lit: “Où voulez-vous donc aller? lui dit-on. — Dans les bras de ma Mère”, répondit-elle. Elle répétait, après un rude combat pendant lequel nous l’avions secourue: “Oh ! qu’il fait bon de tout dire à ses supérieurs !”

En même temps, cette âme innocente, sur laquelle il semblait que Satan ne pût exercer aucun empire, se vit soudain en butte aux assauts de l’enfer: il fallait que tout en elle participât à l’holocauste et qu’elle subit l’épreuve de la tentation. “C’est, disait-elle, une partie de ma pénitence.” Pendant les derniers jours, elle fut donc en proie à la malice des démons; elle croyait avoir près d’elle un de ces mauvais esprits qui la portait sans cesse à l’impatience et au murmure, proférait à ses oreilles des injures et des blasphèmes, et même lui suggérait des pensées de désespoir. Cet esprit, disait-elle, la tourmentait cruellement; elle était dans son lit comme sur un brasier ; elle paraissait extrêmement agitée et ne voulait pas un instant rester seule. Elle recourait à la sainte Vierge; mais bientôt son ennemi redoublait d’efforts. “Ah! s’écriait-elle, que je souffre! Mon Dieu, je ne puis plus y tenir, ayez pitié de moi.” Sa vue seule pénétrait de compassion. Enfin elle recourut à la saint Enfance de Notre-Seigneur, objet de sa tendre dévotion, et prit sur elle «le petit Évangile» de la Circoncision: la vertu du saint Nom de Jésus dissipa les prestiges du démon; le feu dévorant, les tentations terribles, tout cessa à l’instant, et elle se trouva dans le plus grand calme. Elle avait eu souvent recours à l’eau bénite: “Elle me soulage d’âme et de corps,” disait-elle.

A la fin de sa maladie, elle fut honorée de la visite de Monseigneur Morlot; le vénérable archevêque daigna se transporter près d’elle pour la bénir une dernière fois: consolation bien grande, que la chère mourante sut vivement apprécier! Elle fut aussi assistée du supérieur de la communauté, et elle aimait à en témoigner sa joie et sa reconnaissance.

Une bienfaitrice de la maison, qui, en cette qualité, avait le droit de pénétrer dans la clôture, demanda à la Mère prieure un jour, en entrant, que la sœur Saint-Pierre lui donnât sa bénédiction. On ne pouvait lui promettre cette faveur, dont la proposition eût effrayé l’humilité de la pieuse malade; on admit néanmoins la respectable solliciteuse auprès de son lit. Elle semblait à ce moment dans cet état de sommeil apparent qui était une profonde absorption en Dieu. Après l’avoir considérée quelque temps sans vouloir troubler son silence, la digne bienfaitrice se disposait à se retirer, quand tout à coup, par un mouvement plein d’élan, la sœur saisit la statuette de l’Enfant-Jésus, et, sans rien dire, fit un signe de croix sur la vénérable dame, lui donnant ainsi la bénédiction qu’elle avait en vain demandée, et qui, vu la spontanéité de cet acte, devait être pour elle d’un plus grand prix.

L’âme si pure de notre languissante victime avait recouvré sa paix et sa tranquillité premières; cependant son corps était toujours en proie à d’inexprimables douleurs, et elles devenaient de plus en plus aiguës à mesure que le terme approchait. Le vendredi 7 juillet, elle entra tout à fait en agonie, mais elle conserva sa connaissance jusqu’à sa dernière heure. Comme on pensait qu’elle ne passerait pas la nuit, on lui fit dès le soir les prières de la recommandation de l’âme. Cette nuit suprême fut très pénible pour notre chère mourante; elle demandait souvent de l’eau bénite et s’unissait à Dieu par de ferventes  aspirations. Nous restâmes auprès d’elle, car elle éprouvait de la consolation, et, nous priait avec insistance de ne pas la quitter. Cependant, le matin étant venu, je me retirai quelques moments. Durant cet intervalle, elle voulut changer de position; il lui fallut de l’aide; car depuis longtemps elle ne pouvait faire aucun mouvement; on lui dit que nous avions recommandé de ne pas la remuer, mais que, si elle souffrait trop, on allait y essayer, supposant bien notre intention. Elle n’y consentit pas: “Non alors, dit-elle; l’obéissance!” Elle répondait à tous les actes qu’on lui suggérait, et sans cesse, le sourire sur les lèvres, baisait son crucifix; puis elle le serait sur son cœur, en disant: “Il est à moi, je suis à lui. Quel bonheur de souffrir!” Nous revînmes près de sœur Saint-Pierre, qui nous dit: “Ma Mère, quand?” J’ajoutai: “Quand l’Époux viendra-t-il, n’est-ce pas?” Elle répondit par un signe affirmatif, et je lui dis: “Bientôt, mon enfant, dans quelques moments!”

Elle parut satisfaite et se recueillit. Se rappelant alors que, dans une communication, Notre-Seigneur lui avait promis de rétablir en son âme, à l’heure de la mort, l’image de Dieu, elle voulut renouveler les vœux de son baptême; et, comme symbole de la grâce qu’elle désirait recevoir, elle demanda de l’eau bénite, fit sur sa tête le signe de la croix et dit: “Enfant, je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.” Puis, joignant les mains, elle ajouta: “Je renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres ; je veux être à Jésus-Christ pour toujours.” Peu auparavant, elle avait paru soutenir un pénible combat ; mais après cette petite cérémonie, sa figure prit un air tout céleste: on eût dit que c’était effectivement un enfant sortant des eaux du baptême, ou un ange descendu du ciel et qui allait y remonter. Depuis cet instant jusqu’à son dernier soupir, elle ne cessa pas de prier; les sueurs de la mort la couvraient, son corps était déjà glacé, et cependant ses lèvres froides et livides disaient encore: “Jésus, Marie, Joseph! Venez, Seigneur Jésus! Sit Nomen Domini benedictum!...” Ce sont les dernières paroles que nous  ayons pu comprendre ; car le mouvement de ses lèvres continua, mais d’une manière inintelligible. Bientôt elle n’entendit plus, ses yeux se fermèrent, et, pour dernier trait de ressemblance avec son divin Maître, elle jeta un cri, et expira doucement en présence de toute la communauté.

La pieuse mort de Marie de Saint-Pierre arriva le 8 juillet 1848, vers midi. C’était un samedi, jour consacré à Marie; car notre chère sœur avait prié la sainte Vierge de présenter son âme à Dieu. Elle avait encore demandé à ne pas mourir la nui, afin que toutes ses sœurs se trouvassent à sa mort et ne fussent pas effrayées. Ce désir de charité a été aussi exaucé, tant il est vrai que le Seigneur fait la volonté de ceux qui l’aiment.» [2]

 

[1] Révolution dite journées de Février.

[2] Annales du Carmel, page 83 et suivantes.

 

 

59

“Si le grain ne pourrit pas...”

Les grâces

Mr Dupont et sœur Saint-Pierre

Monsieur Dupont fut profondément touché par la mort de sœur Marie de Saint-Pierre. Il en ressentit, non pas de la tristesse, mais plutôt de la joie, car « à ses yeux une sainte mort était un jour de joie, un commencement de gloire pour l’humble vierge et pour son œuvre de prédilection. Il avait assisté aux obsèques le visage rayonnant, et conduit comme en triomphe sa dépouille mortelle au cimetière de Saint-Jean-des-Coups — ancien cimetière, ainsi nommé à cause de la défaite sanglante que subirent les Normands au IX siècle à l’aspect des reliques de saint Martin —, lieu qui lui était déjà bien cher, puisqu’il y avait conduit six mois auparavant le corps d’Henriette, sa fille unique et bien-aimée. Quand il reçut du Carmel la notice nécrologique, il la lut avec un véritable transport d’admiration.

 

“Sit Nomen Domini benedictum!

Nous touchons, je crois, à la réalisation des vœux de la vénérable sœur, apôtre de l’œuvre réparatrice. Il est impossible que la circulaire ne produise pas un grand effet dans le monde chrétien, et le monde chrétien s’occupera à demander grâce et miséricorde. Que Dieu en soit bénit, et son saint Nom glorifié à jamais!”[1]

Dès lors une de ses pratiques fut d’aller souvent prier sur la tombe de cette sœur vénéré et de veiller à son entretien. Il se rendait de la tombe de sa fille à la tombe de la carmélite, et lui recommandait toutes les affaires qui l’intéressaient. Outre qu’il avait au plus haut degré le culte des morts, il professait une très grande confiance dans le crédit qu’il croyait que Marie de Saint-Pierre devait avoir au ciel. Il envoyait fréquemment prier au cimetière Saint-Jean les personnes qui venaient de loin lui confier leurs besoins. En y allant un jour lui-même, il disait à un prêtre qui l’accompagnait: “C’est là un de mes secrets, de m’adresser à cette sainte âme pour obtenir quelque grâce de Dieu.” Sous son impulsion, le sépulcre de la fille du Carmel recevait de nombreuses visites.

Afin de perpétuer cette sorte de pèlerinage et témoigner de plus en plus sa vénération pour la mémoire de la défunte, il se chargea d’acheter en son nom et à ses frais, une concession trentenaire dont il remit à la communauté l’acte daté du 27 septembre 1854.

Mais, disait-il, Dieu peut faire plus encore pour glorifier sa fidèle servante. Il faudrait, dans une circonstance que lui seul connaît, une translation du cimetière au Carmel.” Ce pieux désir ne tarda pas à se réaliser. Trois ans après, à la suite de la grande inondation de la Loire en 1856, le cimetière ayant été transféré hors la ville, Monsieur Dupont saisit cette occasion de faire exhumer les restes de Marie de Saint-Pierre pour les restituer à son monastère. Le 13 novembre 1857, anniversaire du jour où la sœur était entrée en religion, dès grand matin, il accompagnait l’inspecteur des cimetières pour procéder à l’ouverture du tombeau. Un coffre en bois de noyer doublé de zinc avait été préparé. Monsieur Dupont, avec les soins les plus minutieux et un religieux respect, y déposa les ossements, faisant recueillir jusqu’aux moindres débris; et à la grande joie de la Mère prieure et de toutes ses religieuses, il obtint de l’autorité compétente que ces précieux restes fussent déposés à l’intérieur du monastère dans la salle du chapitre, où ils sont encore. L’endroit correspond à la partie de la chapelle qui est à droite en entrant. Une pierre fixée dans la muraille, auprès du bénitier, porte cette simple inscription:

 

ICI REPOSE

SŒUR MARIE DE SAINT-PIERRE DE LA SAINTE FAMILLE

PROFESSE DE CE MONASTÈRE

DÉCÉDÉE LE 8 JUILLET 1848

ÂGÉE DE TRENTE ET UN ANS ET NEUF MOIS

AYANT DE RELIGION NEUF ANS ET HUIT MOIS

Seigneur, vous la cacherez dans les secrets de votre Face» [2]

 

Les grâces... [3]

«Dès que la servante de Dieu eut rendu le dernier soupir, la conviction de son bonheur remplit tous les cœurs affligés de sa perte; on se sentait porté à l’invoquer plutôt qu’à prier pour elle; chacune se rappelait ses vertus et disait hautement qu’elle était une sainte; cependant elles ignoraient encore les rares faveurs et les communications dont le Seigneur avait comblé son épouse. Elle devint dans la communauté l’objet de la vénération générale; on ambitionnait les moindres objets dont elle s’était servie; on approchait d’elle avec respect, et on lui faisait toucher des objets de piété; on eût désiré ne pas se séparer de ses restes précieux. Sa figure respirait un air de paix et de bonheur ; ses membres, qui pendant sa maladie étaient raides par l’excès de sa maigreur et de ses souffrances, devinrent souples et flexibles aussitôt après son décès. Une sœur qui couchait près de l’infirmerie, ressentit d’abord un peu de la frayeur naturelle qu’inspire la mort; mais tout d’un coup elle se trouva changée par une persuasion intime que la défunte était au ciel, ce qui la rassura pleinement et produisit en son âme un encouragement à la vertu.

Cependant il y eut une qui, en quelque sorte malgré elle, ne partageait pas cette opinion de sainteté qu’avaient sur Marie de Saint-Pierre ses autres compagnes. Elle ne lui avait point vu sans doute commettre de fautes; mais sa vie si simple, si commune, ne lui paraissait pas mériter tant d’éloges. Préoccupée néanmoins du désaccord où elle se sentait avec tout le monde, elle avait un mois environ avant la mort de la sœur, adressé à Dieu du fond du cœur cette prière: “Mon Dieu, si Marie de Saint-Pierre est aussi sainte qu’on le dit, faites-le-moi connaître en me donnant du soulagement — cette religieuse était malade —, de manière que je puisse prendre part aux exercices de la communauté.” Elle fut aussitôt exaucée, et put suivre immédiatement les exercices du chœur à la surprise de toutes. Pourtant elle ne se rendit pas à cette première faveur; elle ne changea d’opinion qu’au trépas de la sœur, et voici comment. Pendant la nuit, elle eut un songe dont les circonstances lui donnèrent fort à penser. Il lui semblait être avec les autres autour du lit de la mourante, qui expirait sous ses yeux; et aussitôt elle la vit ressusciter sous la forme d’un enfant, le plus beau qu’elle eût jamais vu, qui descendit de son lit, vint embrasser toutes les sœurs, excepté elle, et disparut pour ne plus revenir. Le lendemain à la communion, elle se trouva complètement changée. La vie de sa pieuse compagne se présenta à son esprit avec des caractères de sainteté qu’elle n’avait pas remarqués, et elle regretta de ne connaître la valeur d’un si précieux trésor qu’après l’avoir perdu.

Pendant que notre chère sœur fut exposée au chœur, sur son lit funèbre, un grand nombre de personnes du dehors vinrent la visiter; on la regardait avec bonheur et plusieurs répétaient: “Elle est comme un ange! ah! qu’elle prie pour nous !” Une affluence considérable assista à son convoi; tous, et particulièrement ceux qui l’avaient davantage connue, donnaient des larmes et des bénédictions à sa mémoire.

On remarqua, pendant la cérémonie des funérailles, qui dura environ une heure et demie, que les quatre cierges, placés aux angles du cercueil, brûlaient sans se consumer. Ils restèrent cependant si bien allumés qu’on eut de la peine à les éteindre, et il y avait un courant d’air si fort que ceux des sœurs diminuèrent beaucoup. Ce fait, que nous nous abstenons de qualifier, se vérifia à l’aide d’un cinquième cierge qui n’avait point servi parce qu’il était plus court que les quatre autres: la même différence entre eux fut trouvée lorsqu’on les mesura après la cérémonie.

Le ciel donna d’autres témoignages en faveur de l’humble carmélite: plusieurs personnes eurent recours à son intercession et ont assuré en avoir ressenti les effets d’une manière extraordinaire. Dès que la nouvelle de sa mort fut répandue, on demanda de toutes parts des choses qui avaient été à son usage [4] ; et, en divers endroits fort éloignés les uns des autres, on s’aperçut que les petites parcelles de ses vêtements exhalaient une odeur balsamique très prononcée, qui ne ressemblait à aucun autre parfum connu: c’était un baume céleste qui pénétrait jusqu’aux âmes, dans lesquelles il excitait l’amour de Dieu et de la vertu. Des personnes de grande considération, religieuses et séculières, ont attesté le fait; et l’une d’elles assure même qu’en ouvrant une boite qui avait contenu quelque temps ces petits morceaux d’étoffe, il en sortait une émanation si suave, qu’on eût dit d’un bouquet de fleurs.

Une dame d’Igouville, au diocèse de Rouen, était prise d’une fièvre d’une nature pernicieuse à laquelle les médecins ne voyaient point de remède. On envoya à la malade un morceau du voile de la sœur Saint-Pierre ; à peine lui fut-il appliqué qu’elle sentit un grand travail intérieur s’accomplir en elle, et cela pendant quatre heures; la crise fatale, dont les premiers symptômes s’étaient déjà annoncés, ne survint pas; la nuit fut bonne, et le lendemain cette dame était hors de danger.»

 

[1] Mot qu’il envoya à Mère Marie de l’Incarnation, prieure du Carmel de Tours.

[2] — Abbé Janvier: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”. Larcher - Paris 1884.

[3] Annales du Carmel de Tours. Page 83 et suivantes.

[4] Nous avons eu soin, en accédant à ce pieux désir, de signifier que ces choses devaient être regardées comme simple souvenir, et non point comme objets d’une vénération due seulement aux reliques des saints reconnus par l’Église. (Note de la Circulaire du Carmel).