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LA MISSION DE SŒUR
SAINT-PIERRE
LETTRE DU 3 NOVEMBRE 1843
C’est la Communauté…
« Vendredi 3 novembre — premier vendredi du mois
—, j’eût le bonheur de faire la sainte Communion pour l’accomplissement des
desseins du Sacré-Cœur de Jésus, selon le voeu que notre Révérende Mère a fait
pour un an: que chaque vendredi, deux religieuses communieraient à cette
intention.
Aussitôt que l’on exposa le Saint-Sacrement,
Notre-Seigneur recueillit les puissances de mon âme dans son divin Cœur et me
fit entendre qu’Il désirait que la dévotion de la réparation soit imprimée,
répandue et que ce soit la Communauté qui lui rende ce service, puisqu’elle
désirait l’accomplissement des desseins de son Cœur et priait pour cela ; qu’il
était juste qu’elle eût l’honneur de donner naissance à cette dévotion. Alors, il se passa en moi quelque chose de
bien extraordinaire. Mon âme était dans le Cœur de Jésus comme dans une
fournaise embrasée; il me semblait qu’elle eût pour quelques instants quitté
son misérable corps afin de se réunir à Dieu; elle se trouvait délicieusement
perdue, anéantie en lui; elle sentait vivement qu’il était son principe et sa
bienheureuse fin. Je ne pouvais plus agir; je disais seulement intérieurement :
— Mon
Dieu, que vos opérations sont admirables! Vous n’êtes point un Dieu si caché!
J’aurais
ajouté volontiers :
—
Seigneur, qu’il fait bon ici! dressons-y trois tentes pour y tenir captives les
trois puissances de mon âme.
Voilà
ce que j’ai éprouvé pendant la messe; ayant eu le bonheur de recevoir la sainte
Communion, j’ai pris la liberté de dire :
—
Maintenant, mon Seigneur, que me voilà plus proche de vous, si vous vouliez
bien me répéter ce que vous m’avez dit au commencement du sainte sacrifice ?
Mais
j’ai senti qu’il ne le voulait pas en ce moment; alors je me suis unie à ce
qu’il opérait en moi par cet anéantissement dont j’ai parlé. Il a semblé me
déclarer, après quelques instants, qu’il avait gardé le silence pour m’avertir
qu’il n’était pas en mon pouvoir d’entendre cette parole intérieure quand je
voulais. Après cette petite leçon, il a continué :
— Ma
fille, vous m’avez plus offensé, vous avez plus blessé mon cœur que toutes vos
sœurs ensemble, en mettant obstacle à mes desseins sur votre âme ; maintenant
tâchez de les surpasser toutes en amour et en zèle pour les intérêts de ma
gloire. Ce n’est pas pour vous troubler que je vous découvre vos péchés; ayez
confiance, je les oublierai tous. Voici deux raisons pour lesquelles je veux me
servir de vous : d’abord, parce que vous êtes la plus misérable ; ensuite,
parce que vous vous êtes offerte à moi pour accomplir mes desseins ; cette
offrande a gagné mon Cœur. Soyez humble et simple ; faites connaître vos
misères, cela même servira à ma gloire.
Il me fit entendre aussi qu’il voulait me
sanctifier, et que la réparation des blasphèmes serait imprimée et répandue.
Jusqu’alors il m’avait dit de demander à mes Supérieurs l’impression de ces
prières; mais dans ce moment, il voulut bien me donner l’assurance que j’aurais
la consolation de voir son désir accompli.
Voilà à peu près ce qui s’est passé: cette
communication a produit en moi un profond sentiment d’anéantissement et de
mépris pour moi-même.» [1]
PEU APRÈS, LA MISSION DU CARMEL…
« Le
divin Maître m’a dit de vous demander si vous voulez bien lui arracher la
glaive des mains: car les épouses ont tout pouvoir sur le cœur de l’Époux. Il
veut que vous fassiez faire à la communauté une neuvaine de réparations pour
les blasphèmes. S’il choisit cet asile pour exhaler ses soupirs, c’est afin de
recevoir de vous des consolations. Il me semblait lire dans son Cœur qu’il
avait grand désir de cette œuvre, afin d’accorder miséricorde.
Notre-Seigneur désire que ce soit la communauté
qui couvre les frais de cette impression, pour la combler ensuite de plus
grandes bénédictions et le lui rendre au centuple. Je ne peux porter davantage ce lourd fardeau. Je
le dépose avec confiance entre vos bras, ma Révérende Mère, et je vous prie
bien humblement d’examiner cette affaire devant Dieu; car je crois qu’il veut
que vous lui rendiez ce service. Pour moi, voilà ma commission faite et
mon âme déchargée.» [2]
CONSEILS À SŒUR SAINT-PIERRE…
« Notre Révérende Mère ayant aperçu en moi un trop
grand empressement et de trop vifs désirs pour propager la réparation dur au
saint Nom de Dieu, et m’ayant fait voir comme j’étais orgueilleuse de demander
qu’on imprimât et qu’on répandit les prières propres à cette œuvre, tandis
qu’il y avait tant de belles prières composées par les saints Pères, me
défendit de m’en occuper davantage et elle eut la bonté de m’imposer une
pénitence pour l’expiation de mes péchés. Pendant cette très charitable correction et une seconde que je dus encore
recevoir au chapitre, je ne sais, grâce à Dieu qui a eu pitié de sa petite
commissionnaire, ce qu’était devenue ma méchante nature, qui est si
orgueilleuse, car tous les compliments du monde ne sauraient me procurer la
joie intérieure que j’éprouvais. J’ai tâché d’entrer dans les sentiments que la
charité de notre bonne Mère me proposait. Je me suis humiliée devant
Notre-Seigneur; je lui ai fait le sacrifice de ne plus solliciter
l’établissement de cette dévotion et de ne plus m’en occuper, afin d’être bien
obéissante.
Notre-Seigneur
m’attirait toujours à compatir aux douleurs de son Cœur: car si ce divin Maître
était capable d’éprouver des amertumes, il serait triste jusqu’à la mort en
voyant que les hommes, loin de s’unir à lui pour suppléer à leur impuissance,
et ainsi aimer et glorifier son Père céleste, blasphèment continuellement son
saint Nom et s’unissent à Lucifer et aux réprouvés. Combien, au contraire,
Notre-Seigneur serait satisfait si quelques enfants fidèles et reconnaissants
se joignaient à lui dans le Sacrement de l’autel et aux saints Anges, pour aimer
et bénir le Nom de ce Père qu’il aime si tendrement ! C’est dans ces sentiments
que je faisais au saint Nom de Dieu mes petites dévotions particulières,
m’unissant toujours au Cœur de Jésus, aux anges et aux saints, trouvant en
cette compagnie un riche supplément à mon indignité. Je les dépose ensuite dans
le Sacré-Cœur par les mains de Marie et de Joseph, priant notre adorable
Sauveur de les multiplier par millions, avec la même puissance qui lui fit
multiplier les pains dans le désert.
UNE COURONNE ET UN CHAPELET…
Dans le même but, Notre-Seigneur m’a inspiré une
couronne ou chapelet composée de prières de réparation. Un jour, pendant la
sainte messe, ce divin Maître m’a recueillie dans son Cœur, et il m’a semblé le
voir me présenter ce chapelet qui me paraissait être d’or fin et enrichi de
pierres précieuses. Mais, me trouvant bien indigne de posséder un si grand
trésor et craignant d’être assaillie par les voleurs, c’est-à-dire par le démon
et ses suppôts, j’ai prié la très sainte Vierge de vouloir bien me garder ce
beau chapelet dans son aimable Cœur, et j’ai prié le Sauveur de lui appliquer
des indulgences. Je crois que cette
couronne est très agréable à Notre-Seigneur et très peu du goût de Satan. Je
n’ajoute pas foi aux songes, mais depuis que je m’applique à la dévotion du
saint Nom de Dieu et que je prie pour la conversion des blasphémateurs, voilà
deux fois que je vois en rêve les démons sous la figure d’animaux furieux prêts
à me dévorer: je ne me sauve de leurs dents que par l’invocation de Notre-Seigneur
et de la très sainte Vierge. Peut-être quelque proie leur est-elle échappée par
cette neuvaine de réparation qu’on a faite en la communauté. Un jour, à
l’oraison, le bon Maître m’avertit de la rage de Satan au sujet de cette
dévotion, et en même temps il me fit entendre ces paroles:
— Je
vous donne mon Nom, pour être votre lumière dans vos ténèbres et votre force
dans vos combats. Satan fera tous ses efforts pour étouffer cette œuvre dès sa
naissance ; mais le très saint Nom de Dieu triomphera, et les saints Anges
gagneront la victoire.
[Pour
l’avenir de l’Œuvre] « je fis une petite lettre que je remis entre les mains de
la sainte Vierge; [3] depuis ce temps, mon âme
est demeurée calme, et j’ai tâché d’être bien obéissance à notre Révérende
Mère. »
Couronne à la gloire du saint Nom de Dieu pour la réparation des blasphèmes
A la place du Credo, on dira :
Nous vous adorons, ô Jésus, et nous
vous bénissons, parce que vous avez rachetez le monde par votre sainte Croix.
Sur les trois petits grains
de la Croix, on dira :
Que le très saint Nom de Dieu soit
glorifié par la très sainte âme du Verbe incarné.
Que le très saint Nom de Dieu soit
glorifié par le Sacré-Cœur du Verbe incarné.
Que le très adorable Nom de Dieu soit
glorifié par toutes les plaies du Verbe incarné.
Sur les cinq gros grains, on dira
:
Nous vous invoquons, ô Nom sacré du
Dieu vivant, par la bouche de Jésus au très Saint-Sacrement, et nous vous
offrons, ô mon Dieu, par les mains bénies de la divine Marie, toutes les
saintes hosties qui sont sur nos autels, en sacrifice d’amende honorable et de
réparation pour tous les blasphèmes qui outragent votre saint Nom.
Sur chaque petit grain, on dira :
1 Je vous salue, ô Nom sacré du Dieu
vivant, par le Cœur de Jésus au très Saint-Sacrement.
2 Je vous révère, ô Nom sacré du Dieu
vivant, par le Cœur de Jésus au très Saint-Sacrement.
3 Je vous adore, ô Nom sacré du Dieu
vivant, par le Cœur de Jésus au très Saint-Sacrement.
4 Je vous glorifie, ô Nom sacré du
Dieu vivant, par le Cœur de Jésus au très Saint-Sacrement.
5 Je vous loue, ô Nom sacré du Dieu
vivant, par le Cœur de Jésus au très Saint-Sacrement.
6 Je vous admire, ô Nom sacré du Dieu
vivant, par le Cœur de Jésus au très Saint-Sacrement.
7 Je vous célèbre, ô Nom sacré du
Dieu vivant, par le Cœur de Jésus au très Saint-Sacrement.
8 Je vous exalte, ô Nom sacré du Dieu
vivant, par le Cœur de Jésus au très Saint-Sacrement.
9 Je vous aime, ô Nom sacré du Dieu
vivant, par le Cœur de Jésus au très Saint-Sacrement.
10 Je vous bénis, ô Nom sacré du Dieu
vivant, par le Cœur de Jésus au très Saint-Sacrement.
PRIÈRE: Nous vous invoquons, ô Nom sacré du Dieu vivant,
par la bouche de Jésus au très Saint-Sacrement, et nous vous offrons, ô mon
Dieu, par les mains bénies de la divine Marie, toutes les saintes hosties qui
sont sur les autels, en sacrifice d’amende honorable et de réparation pour tous
les blasphèmes qui outragent votre saint Nom. »
Demande d’acte d’entier abandon
[Notre-Seigneur], «Il souhaitait, et me demandait
cette donation de moi-même. Il me la
demanda pour la première fois quelques jours après mon entrée en religion. Ses
desseins alors m’étaient inconnus, mais ils commencèrent à se manifester à mon
âme par la communication qui m’a été faite sur l’œuvre de la réparation du
blasphème, et je me sens pressée intérieurement de faire à Dieu la sacrifice de
toute ma personne et de tous les mérites que je puis acquérir en la sainte
maison où j’ai le bonheur d’habiter.»
[1] Document B; lettre IV,
page 19, du 3 novembre 1843. Cité par l’abbé Janvier, pages 141-142. “Vie de la
Sœur Saint-Pierre”. Carmel de Tours: 1884. Et par Louis van den Bossche: “Le
Message de Sœur Marie de Saint-Pierre”. Carmel de Tours: 1954.
[2] Document B, page 16.
[3] Entre les mains de la
statue de Notre-Dame de Prompt-Secours, qui était à l’intérieur du cloître, et
qui était très vénérée par les religieuses du monastère. Voir historique de
cette statue: “Vie de la Sœur Saint-Pierre”, par l’abbé Janvier, page 146 et
suivantes.
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L’ASSOCIATION...
LETTRE DU 24 NOVEMBRE 1843
L’Univers couvert de crimes
«Le 24
novembre, fête de notre père saint Jean de la Croix, Notre-Seigneur s’est
communiqué à mon âme, malgré mon extrême indignité, et Il m’a fait connaître
plus clairement quels étaient ses desseins au sujet de l’œuvre de la Réparation
des blasphèmes du saint Nom de Dieu. Je vais donc dire à peu près ce qui s’est
passé dans mon âme.
Pendant
toute la messe, j’ai été occupée par Notre-Seigneur à voir comme l’univers est
coupable. J’ai entendu la sainte messe et fait la sainte communion en
réparation des outrages faits à Dieu: ce qui est ma pratique habituelle depuis
que Notre-Seigneur m’applique à réparer les blasphèmes du saint Nom de Dieu,
son Père. J’éprouve une grande consolation de penser que par la sainte
communion, Notre-Seigneur vient en mon âme faire Lui-même cette réparation, qui
ne peut être dignement faite que par son divin Cœur; aussi, quand je Le reçois,
je commence par me donner à Lui, m’anéantissant dans son Cœur, ensuite, je Le
laisse faire dans mon âme l’office de médiateur entre Dieu et les hommes. Mais,
à cette communion du jour de la fête de notre père saint Jean de la Croix,
aussitôt que Notre-Seigneur fut entré dans mon âme, il s’empara de mes
puissances et me fit entendre ces paroles:
Jusqu’à
présent, je ne vous ai montré que peu à peu les desseins de mon Cœur ; mais
aujourd’hui je veux vous les montrer tout entiers. L’univers est couvert de
crimes ! L’infraction des trois premiers commandements de Dieu a irrité mon
Père. Le saint Nom de Dieu blasphémé et le saint Jour du Dimanche profané mettent
le comble à la mesure d’iniquités. Ces péchés sont montés jusqu’au trône de
Dieu et provoquent sa colère, qui se répandra si on n’apaise sa justice. Dans
aucun temps ces crimes n’ont monté si haut. Je désire, mais d’un vif désir,
qu’il se forme une Association bien approuvée et bien organisée pour honorer le
Nom de mon Père. Votre supérieure a raison de ne vouloir rien faire qui
ne soit solide en cette dévotion, car autrement, mon dessein ne serait pas
rempli.
L’EXAMEN DES SUPÉRIEURS
Voilà à peu près la commission dont voulais me
chargé Notre-Seigneur auprès de mes supérieurs; mais j’éprouvais de la
répugnance à l’accepter, n’ayant jamais entendu dire qu’il y eût dans l’Église
d’association pour cette fin dont me parlait Notre-Seigneur. Alors j’ai dit:
— Ah !
mon Dieu, si j’étais bien sûre que ce fût Vous qui me parliez, je n’aurais pas
de peine à dire ces choses à mes supérieurs.
Il me
répondit :
— Ce
n’est pas à vous de faire cet examen, mais à eux. Je me suis déjà assez
communiqué à votre âme pour me faire connaître; ne vous ai-je pas donné tout ce
que je vous ai promis, lorsque je me suis fait entendre à votre âme de la même
manière que je le fais maintenant ? Prenez bien garde: car si, manquant de
simplicité, vous mettiez obstacle à mon dessein, vous seriez responsable du
salut de ces âmes ; si, au contraire, vous êtes fidèle, elles embelliront votre
couronne.
Notre-Seigneur
me faisait ainsi entendre qu’Il voulait, par cette œuvre de réparation, faire
miséricorde à des pécheurs. Il me semble qu’en finissant, Il me dit à peu près
ces paroles :
— Eh !
à qui m’adresserai-je, si ce n’est à une carmélite, qui par état doit sans
cesse glorifier mon Nom ?
Voilà,
ma Révérende Mère, quoique imparfaitement, ce que je crois que Notre-Seigneur
me fit entendre, car mon âme était toute perdue en Dieu et saisie d’une grande
frayeur. Notre-Seigneur me mettait en même temps dans l’esprit ce qui fut dit à
Abraham: que s’il trouvait dis justes dans les villes coupables, elles seraient
épargnées; et il me semblait qu’en faveur des âmes qui se seraient appliquées à
la réparation des blasphèmes et des mépris faits contre la majesté de Dieu, Il
aurait apaisé sa justice et fait grâce aux coupables. Voilà l’essence et le
fond de tout ce que Notre-Seigneur me fit entendre au sujet de l’Œuvre. Je
déclare bien humblement et bien véritablement, ma Révérende Mère, qu’avec la
grâce de Dieu, je vous ai parlé dans la plus grande simplicité de mon âme.
Voilà que je vous ai fait toutes les commissions de Notre-Seigneur, comme sa petite
domestique; je laisse toutes ces choses à votre bon jugement et à la sagesse de
Monsieur le Supérieur. Pour moi, voilà ma petite mission remplie près de vous;
le Saint-Esprit, qui éclaire les Supérieurs, vous fera connaître si c’est Lui
que m’a dicté ce que j’ai écrit. Je n’ai aucune attache à ces choses. Je n’y
ajoute foi qu’autant que mes Supérieurs l’approuveront. Maintenant, je
vais me tenir tranquille, glorifiant le saint Nom de Dieu en union avec le
Saint Enfant-Jésus». [1]
[1] Lettre du 24 novembre 1843.